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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872

Chez les étoiles

Théophile Gautier· FRAGMENT· distiques, alexandrins, 135 vers

Scène I La reine des étoiles. — les étoiles

Le matin s’est levé‖ qui borne mon empire ;Mes sœurs, c’est aujourd’hui‖ que mon pouvoir expire,Ma couronne s’éteint et mon front s’est voilé…Élisez une reine‖ au royaume étoilé !

O toi qui vas quitter‖ le trône de lumièreOù ton pied pose encor‖ sur la marche première,Avant de redescendre‖ avec tes seuls rayonsAux cieux inférieurs‖ où nous nous asseyons,Dis-nous, dis-nous le sort‖ d’une amie éclipséeQue nous avons pleurée‖ en larmes de rosée,Et dont nulle de nous‖ lorsque la terre dortN’a vu, depuis seize ans,‖ s’entr’ouvrir les yeux d’or.

Vous allez la revoir‖ cette sœur regrettée ;Du fond de l’infini‖ par la route lactéeElle arrive, et son front‖ que l’exil a fait purVa d’un éclat plus vif‖ scintiller dans l’azur ;Son repentir me touche‖ et ma rigueur se lasse ;

Pauvre étoile punie,‖ enfin reprends ta place !Le pardon doit toujours‖ suivre le châtiment.Mêle à tes noirs cheveux‖ les fleurs du diamant,Comme autrefois là-haut‖ je te permets de luire,Vénus, et je te donne‖ une sphère à conduire.

Maintenant regagnez‖ vos constellations ;Vous toutes, et pensez‖ à nos élections.

(La Reine disparaît avec la plupart des étoiles.)

Scène Ii Vénus. — deux étoiles

Vous ne venez donc pas‖ voter avec les autres,Pourquoi cela ?

Ma sœur,‖ mes raisons sont les vôtres.Qui vous retient ici ?

Disons la vérité,Ève elle-même avait‖ la curiosité :

Je voudrais bien savoir‖ quelle faute si grave,De déesse, vous fit‖ tomber au rang d’esclave,Et, cachée à nos yeux,‖ hors de nos tourbillons,Seize ans dans un nuage‖ étouffer vos rayons ?Oh ! nous avons souvent,‖ pauvre sœur condamnée,Pendant ce long exil‖ plaint votre destinée.

Ma peine bien que rude‖ était juste pourtant ;Mon crime !… Mais pourquoi‖ dans ce cœur palpitant

Ma fleur d’or disparut‖ des parterres d’azur,Et ma faute inconnue‖ eut un supplice obscur.La Reine avait le droit‖ de punir ma faiblesse ;Mais dans ce cœur souffrant,‖ que le souvenir blesse,Fut-il bien généreux,‖ ma sœur, de regarderPour y lire un secret‖ triste et doux à garder ?

Le peuple sidéral‖ doit dans son assembléeDésigner une reine‖ à la cour étoilée ;Vos malheurs ont sur vous‖ fixé l’attention ;L’enthousiasme naît‖ de la compassion.La grande et petite Ourse,‖ Andromède, Céphée,Vous soutiennent ; de vous‖ Bérénice est coiffée,Et la Mouche bourdonne‖ en vous cherchant des voixSur lesquelles j’aurais‖ peut-être quelques droits.Pour trôner au palais‖ dont le ciel fait les voûtes,Il vous en faut cinq cents‖ et vous les aurez toutes.

Au rêve caressé‖ du pouvoir souverainOn ne renonce pas,‖ je le sais, sans chagrin.

Vous l’avez deviné,‖ je suis ambitieuse.

Pourtant vous vous disiez‖ seulement curieuse ;Calmez-vous, votre nom‖ du mien sera vainqueur ;D’autres soucis plus chers‖ occupent seuls mon cœur.Vous voudriez monter,‖ moi, je voudrais descendre !

De cette façon-là‖ nous pourrons nous entendre ;Quoi ! vous refuseriez‖ le nimbe à pointes d’or,Les clefs de diamant‖ de l’éternel trésor ?

Je ne les recevrais‖ que pour vous les remettre ;Je vous laisse le ciel, mais il faut me promettre…

Vos désirs, quels qu’ils soient,‖ par moi seront remplisSi le manteau royal‖ me drape de ses plis,Je le jure !

Écoutez :‖ la Reine des étoilesReçoit de Dieu le don‖ de percer tous les voiles ;Elle sait le présent,‖ elle voit l’avenir,Et, de l’éternité‖ forcé de revenir,Le passé somnolent‖ à sa voix ressuscite.Je vous cède mes droits ;‖ après la réussite,Reine, faites-moi voir‖ la terre en tout son jour.

Quoi ? la terre ? Ce triste‖ et maussade séjour,Ce globule manqué,‖ que pauvrement escorteUne lune blafarde‖ et depuis longtemps morte !

Oui, ce grain de poussière‖ égaré dans les cieux,Plus que mille soleils‖ resplendit à mes yeux,Car l’amour l’illumine‖ et nul astre ne brilleAutant que la planète‖ où rayonne ma fille !

Quel astre sans pudeur,‖ quel soleil libertin,Engendra ce produit,‖ d’un rayon clandestin ?Hercule, Antinoüs,‖ vos deux voisins célestes,Ont eu de tous les temps‖ des manières fort lestes :Je les soupçonnerais volontiers.

Oh ! Non pas,Pour trouver mon amour,‖ il faut chercher plus bas !

L’homme, dans ses bonheurs‖ comme dans ses désastres,Est conduit par des fils‖ qui l’attachent aux astres ;Il épèle son sort‖ dans ce grand livre bleuOù nous traçons des mots‖ en syllabes de feu ;Vous savez cela.

Moi,‖ j’étais l’heureuse étoileD’un jeune homme charmant,‖ et, jamais sur la toileOu dans le marbre, Appelle‖ ou Phidias n’ont faitUn rêve de beauté‖ plus pur et plus parfait.Le jour à peine éteint,‖ je partais. Ma lumièreSur la terre endormie‖ arrivait la première.J’avais des précédents ;‖ Phœbé jadis a misDes baisers argentés‖ sur des yeux endormis !Cet exemple divin‖ me rendit moins peureuse,Et de mon protégé‖ je devins amoureuseComme autrefois Phœbé‖ le fut d’Endymion.Sur son front, mon baiser‖ tremblant dans un rayon,Tombait au fond des bois‖ par les trous des guipuresQue les feuillages font‖ avec leurs découpures ;Dans sa mansarde aussi,‖ nid de fleurs sur les toits,A travers les parfums‖ je me glissais parfois.Ces soirs-là, la moitié‖ de la route était faite,Car je venais du ciel‖ et c’était un poëte !Le coude à la fenêtre,‖ il rêvait, il pensait ;Je lisais dans son cœur‖ le vers qu’il commençait !Charmée, à chaque idée‖ ou touchante ou sublime,D’un reflet caressant‖ j’illuminais la rime.Dans ses chants il parlait‖ d’un idéal amour,D’une vision d’or,‖ qu’obscurcissait le jour,Et que, toutes les nuits,‖ il sentait sur son âmePasser comme un esprit‖ de lumière et de flamme !Il m’avait devinée,‖ ô bonheur sans pareil !Et moi, sans voir le jour‖ luire au vitrail vermeil,Sans entendre là-haut‖ gazouiller l’alouette,Je restai sur la terre‖ aux bras de mon poëte.Puisque j’avais l’amour‖ que m’importait le ciel !Se défiant de moi,‖ la Reine fit l’appel ;Un météore avait,‖ rasant de près la terre,De ma faute surpris‖ et trahi le mystère.La Reine me punit,‖ oh ! bien cruellement.Consumé de regrets‖ et d’ennuis, mon amantSe meurt persuadé‖ de n’avoir fait qu’un rêve,Et lorsque, je reviens,‖ avant qu’il ne s’achève,Pour reprendre mon rang‖ dans le céleste chœur,Il tombe, hélas, frappé‖ d’une étincelle au cœur !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
65((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
19 distiques
Mots à la rime
a empire / expire féminine, classiqueb voilé / étoilé masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb rayons / asseyons masculine, classiquea éclipsée / rosée féminine, classiqueb dort / d’or masculine, non classiquea regrettée / lactée féminine, classiqueb pur / l’azur masculine, classiquea lasse / place féminine, classiqueb châtiment / diamant masculine, classiquea luire / conduire féminine, classiqueb constellations / élections masculine, classiquea autres / cela / vôtres féminine, classiqueb ici / vérité / curiosité masculine, classiquea grave / d’esclave féminine, classiqueb tourbillons / rayons masculine, classiquea condamnée / destinée féminine, classiqueb pourtant / palpitant masculine, classiquea d’azur / obscur masculine, classiqueb faiblesse / blesse féminine, classiquea regarder / garder masculine, classiqueb assemblée / étoilée féminine, classiquea l’attention / compassion masculine, classiqueb Céphée / coiffée féminine, classiquea voix / droits masculine, classiqueb voûtes / toutes féminine, classiquea souverain / chagrin masculine, classiqueb ambitieuse / curieuse féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb descendre / entendre féminine, classiquea d’or / trésor masculine, classiqueb remettre / promettre féminine, classiquea remplis / plis masculine, classiqueb jure / étoiles / voiles féminine, classiquea l’avenir / revenir masculine, classiqueb ressuscite / réussite féminine, classiquea jour / séjour masculine, classiqueb escorte / morte féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb brille / fille féminine, classiquea libertin / clandestin masculine, classiqueb célestes / lestes féminine, classiquea volontiers / pas / bas masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea bleu / feu masculine, classiqueb cela / étoile / toile féminine, classiquea fait / parfait masculine, classiquea mis / endormis masculine, classiqueb peureuse / amoureuse féminine, classiquea d’Endymion / rayon masculine, classiqueb guipures / découpures féminine, classiquea toits / parfois masculine, classiqueb faite / poëte féminine, classiquea pensait / commençait masculine, classiqueb sublime / rime féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea pareil / vermeil masculine, classiqueb l’alouette / poëte féminine, classiquea ciel / l’appel masculine, classiqueb terre / mystère féminine, classiquea cruellement / amant masculine, classiqueb rêve / s’achève féminine, classiquea chœur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

135 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources