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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872

Jettatura

FRAGMENT DE POËME

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 87 vers

C’est le soir, le couchant‖ allumant ses fournaisesSemble un fondeur penché‖ qui ravive des braises ;Comme un bouclier d’or‖ à la forge rougi,Par un brouillard sanglant‖ le soleil élargiPlonge dans un amas‖ de nuages étrangesQui font traîner sur l’eau‖ la pourpre de leurs frangesLe rivage est désert ;‖ — pour tout bruit l’on entendLa respiration‖ du gouffre haletant.

Le vent souffle ; la mer,‖ contre l’écueil qui fume,Pousse le blanc troupeau‖ de ses coursiers d’écume.Ils montent à l’assaut,‖ pêle-mêle nageant,Se dressant, secouant‖ leur crinière d’argent,Éparpillant en l’air‖ leur queue échevelée,Se mordant au poitrail,‖ comme dans la mêlée,Enivrés du combat,‖ se mordent des chevauxAu timon d’un quadrige‖ attelés et rivaux,Mais le roc fait crouler‖ leur folle armée en pluieEt semble au bord du gouffre‖ un nageur qui s’essuie.Tel un grand nom, battu‖ des sots et des jaloux,Voit à ses pieds se fondre‖ et se perdre leurs coups.

En montant au sommet‖ de la haute falaiseD’où sur la pleine mer‖ le regard plane à l’aise,N’apercevez-vous pas,‖ là-bas, à l’horizonOù du jour qui s’éteint‖ luit le dernier tison,Un point presque effacé ?

Sans doute une mouetteFaisant au bout d’un flot‖ sa folle pirouette ;De l’ouragan futur,‖ un albatros, joyeux,Une aile dans la mer‖ et l’autre dans les cieux ;Ou bien une dorade,‖ un requin en voyageTrahissant à fleur d’eau‖ son dos gris qui surnage…

Non pas. — C’est un steamer‖ et déjà l’on peut voir,Comme au cimier d’un casque‖ un long panache noir,S’écheveler au vent‖ l’aigrette de fuméeQue pousse la vapeur‖ de sa gueule enflammée.Le voilà qui s’approche‖ et se range aux îlots,Et sa roue a cessé‖ de souffleter les flots.

Du navire immobile‖ un canot se détache.L’eau, qui s’enfle et s’abaisse,‖ et le montre et le cachePar instants, dans l’abîme‖ on le croit englouti ;Mais de l’âcre vallon‖ péniblement sorti,Bientôt il reparaît‖ à la crête des lames,Ouvrant et refermant‖ l’éventail de ses rames.

Auprès du gouvernail,‖ morne, silencieux,Dans sa cape embossé,‖ le chapeau sur les yeux,Un jeune homme est assis.‖ Comme un peuple en tumulteAutour d’un Dieu, les flots‖ lui crachent leur insulte ;Le vent de son manteau‖ fait palpiter les plis ;L’esquif tremble et se plaint‖ sous les coups du roulis ;Il rêve, et, tout entier‖ à ses noires chimères,Penche son front qui luit‖ sous les perles amères.

L’on approche du bord,‖ déjà les avironsBattent l’eau qui les fuit‖ sur des rhythmes moins prompts ;De sa quille d’airain‖ rayant le sable humide,L’esquif s’est arrêté.‖ D’un bond leste et rapideL’étranger saute à terre,‖ et, faisant quelques pas,Gagne une place sèche‖ où la mer n’atteint pas,Puis, d’un geste royal,‖ jette aux marins sa bourse.Remis à flot, l’esquif,‖ comme un cheval de courseSecouant l’écuyer‖ à son mors suspendu,Part. — L’étranger, debout‖ sur son rocher ardu,Avant d’aller plus loin‖ se retourne et regarde.

Quoiqu’il soit nuit, la mer‖ d’une lueur blafardeRayonne et l’on peut voir‖ les rameurs sur leur bancPour tirer l’aviron‖ en arrière tombant.Contre les flots grossis‖ l’embarcation lutte,Mais bientôt contournant‖ son énorme volute,La houle, dans un pli‖ de son blanc chapiteau,A saisi les marins‖ et tordu le bateau.Sur le gouffre nageant,‖ rares, ils apparaissent,Mais les flots en fureur‖ de toutes parts les pressent.Cette nuit, ils ont beau‖ tendre et roidir leurs bras,Leurs lits seront faits d’algue,‖ et d’écume leurs draps.Sous un glauque suaire,‖ au bruit sourd des tempêtesUn oreiller de sable‖ endormira leurs têtes.Le dernier, pour finir‖ un supplice trop long,Plonge comme une sonde‖ à la suite du plomb.

Le jeune homme a tout vu,‖ mais que le regard change !Le démon se tordant‖ sous le pied de l’archange,L’aspic coupé qui cherche‖ à ressouder ses nœudsN’ont pas dans la prunelle‖ un éclair plus haineux ;Et cependant, avec‖ d’irrécusables teintes,Sur ses beaux traits, l’horreur‖ et la pitié sont peintes ;Sa poitrine oppressée‖ éclate en sourds sanglots.Il descend au rivage,‖ et, le pied dans les flots,Faisant fuir de ses cris‖ les mouettes effarées,Agite éperdument‖ ses mains désespérées !…

Versification

Forme
Distiques
Rimes
43((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
10 distiques
Mots à la rime
a fournaises / braises féminine, classiqueb rougi / élargi masculine, classiquea étranges / franges féminine, classiqueb entend / haletant masculine, classiquea fume / d’écume féminine, classiqueb nageant / d’argent masculine, classiquea échevelée / mêlée féminine, classiqueb chevaux / rivaux masculine, classiquea pluie / s’essuie féminine, classiqueb jaloux / coups masculine, classiquea falaise / l’aise féminine, classiqueb l’horizon / tison masculine, classiquea effacé / mouette / pirouette féminine, classiqueb joyeux / cieux masculine, classiquea voyage / surnage féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea fumée / enflammée féminine, classiqueb îlots / flots masculine, classiquea détache / cache féminine, classiqueb englouti / sorti masculine, classiquea lames / rames féminine, classiqueb silencieux / yeux masculine, classiquea tumulte / insulte féminine, classiqueb plis / roulis masculine, classiquea chimères / amères féminine, classiqueb avirons / prompts masculine, classiquea humide / rapide féminine, classiqueb pas masculine, classiquea bourse / course féminine, classiqueb suspendu / ardu masculine, classiquea regarde / blafarde féminine, classiqueb banc / tombant masculine, classiquea lutte / volute féminine, classiqueb chapiteau / bateau masculine, classiquea apparaissent / pressent féminine, classiqueb bras / draps masculine, classiquea tempêtes / têtes féminine, classiqueb long / plomb masculine, non classiquea change / l’archange féminine, classiqueb nœuds / haineux masculine, classiquea teintes / peintes féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea effarées / désespérées féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

87 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources