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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872

Le 28 juillet 1840

Théophile Gautier· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 200 vers

I

Sous le regard de Dieu,‖ ce témoin taciturne,Dix ans, — déjà dix ans !‖ ont renversé leur urneDans ce tonneau sans fond‖ qu’on nomme éternité,Depuis que, délaissés‖ dans leur tombe anonyme,A tous les carrefours,‖ sous le pavé sublime,Gisent les saints martyrs‖ morts pour la liberté !

Une terre jetée‖ à la hâte les couvre.Ceux-ci, gardiens muets,‖ sont restés près du LouvreAu Champ-de-Mars lointain,‖ ceux-là sont en exil,Le reste dort couché‖ dans la fange des halles,Et la foule enrouée,‖ aux clameurs triviales,Étourdit leur sommeil‖ avec son vain babil.

Quand minuit fait tinter‖ ses notes solennelles,Ils se disent, cherchant‖ les cendres fraternelles,Et tendant leurs bras d’ombre‖ à quelque cher lambeau :« Puisque nous n’avions tous‖ qu’une même pensée,« Foule vers un seul but‖ par un seul vœu poussée.« Pourquoi donc séparer‖ nos corps dans le tombeau ?

« Ah ! comme il serait doux‖ pour notre âme ravieD’être unis dans la mort‖ ainsi que dans la vie,De conserver nos rangs‖ comme au jour du combatEt de sentir encore,‖ au contact électriqueD’une poussière aimée‖ ou d’un crâne héroïque,Notre cœur desséché‖ qui revit et qui bat !

« Le soleil de Juillet,‖ le soleil tricolore,Dans le ciel triomphal‖ va rayonner encore :Réunissez nos os‖ pour ce jour solennel !Qu’on nous donne un tombeau‖ digne de Babylone,Tout bronze et tout granit,‖ quelque haute colonneAvec nos noms gravés,‖ et le chiffre immortel !

« Car il ne fut jamais‖ de plus noble victoire,Et toute gloire est terne‖ auprès de notre gloire !Phalange au cœur stoïque‖ et désintéressé ;Contre le fait brutal,‖ contre la force injuste,Nous soutenions les droits‖ de la pensée auguste,Soldats de l’avenir‖ combattant le passé ! »

II

Soyez satisfaits, morts illustres,Votre jour sera bien fêté,Vous pouviez attendre deux lustres,Ayant à vous l’éternité !Mais la France a bonne mémoire ;Sa main fidèle, à toute gloireGarde du marbre et de l’airain ;Et les corps criblés de mitraillesOnt de plus riches funéraillesQue n’en aurait un souverain !

La France est grande et magnanime ;Elle a sur ses autels pieux,Impartialité sublime,Une place pour tous ses dieux !Et, sans avoir peur d’aucune ombre,D’aucun nom rayonnant ou sombre,Elle accorde à tous un linceul.Pour vous un sépulcre se fonde,Et l’on va prendre au bout du mondeL’empereur, lassé d’être seul !

A l’endroit où fut la Bastille,Sol sacré bien doux pour vos os,Vous irez dormir en famille,Nobles enfants des vieux héros !Aux yeux de la foule en extase,Qui pleure et qui prie à la base,S’élève votre Panthéon !Une colonne fière et haute,Airain digne d’avoir pour hôteTrajan ou bien Napoléon.

Sur le socle accroupi grommèleLe grand lion zodiacal ;A son rugissement se mêleLe chant du coq national ;Et, couronnement magnifique,Une liberté symbolique,Toujours prête à prendre l’essor,Dans la lumière qui la noie,Comme un oiseau divin, déploieSon immense envergure d’or !

Dans des fêtes patriotiques,A vos carrefours glorieuxL’on ira chercher vos reliques,Qu’attend le caveau radieux,Dans leurs chants sacrés, les poëtes,Par qui toutes gloires sont faites,Rendront votre nom éternel !Pour qui meurt en donnant l’exemple,Le sépulcre devient un temple,Et le cercueil est un autel !

III

Sur cette tombe, autel‖ de la nouvelle France,Poëte, je me plais‖ à voir en espéranceDéposer un berceau,‖ de tant d’éclat surpris ;Le berceau de l’enfant‖ qui n’est encor qu’un ange,Sur le sein maternel‖ jouant avec la frangeDe l’épée en or fin‖ que lui donna Paris !

Au poëte, au tribun,‖ cette union doit plaire,Du berceau dynastique‖ au tombeau populaire !Car le peuple à présent‖ fait et sacre les rois !La liberté, voilà‖ leur plus sûre patronne,Et la plus ferme base‖ à mettre sous un trône,Ce sont les corps tombés‖ pour défendre les lois !

De ce sang précieux,‖ plus pur que le vieux chrême,Mélangez une goutte‖ aux flots saints du baptême,Afin d’oindre à la fois‖ le prince et le chrétien.Sous l’invocation‖ des tombes triomphales,Allez, au jour fixé,‖ bénir les eaux lustralesQui font un catholique,‖ et font un citoyen !

Car l’on est plus sévère,‖ en ce siècle où nous sommes,Envers les pauvres rois‖ qu’envers les autres hommes !On leur demande tout,‖ on leur accorde peu ;Et, pour qu’ils trouvent grâce‖ au bout de leur journée,Il leur faut recevoir,‖ sur leur tête inclinée,Le baptême du peuple‖ avec celui de Dieu !

Celui que l’on nomma‖ depuis le Fils de l’Homme,Tout d’abord fut sacré‖ du nom de roi de Rome,Comme un jeune empereur,‖ comme un fils de César !Ses langes étaient faits‖ de pourpre impériale,L’aigle étendait sur lui‖ son aile triomphale ;Des béliers aux pieds d’or‖ le traînaient dans un char !

Certes, s’il fut jamais‖ existence inouïe,Gloire à faire baisser‖ la paupière éblouie,Vertigineux éclat,‖ ciel étoilé de feux,Immense entassement,‖ Babel invraisemblable,C’est ce règne éclipsé‖ qui nous semble une fable,Et dont tous les acteurs‖ sont déjà demi-dieux !

Cet enfant, pour hochet,‖ eut la boule du monde,Et le Titan son père,‖ en sa tête profonde,Lui rêvait un empire,‖ un règne surhumain.Hélas ! tout a passé‖ comme l’ombre d’un rêve,Comme le flot tari‖ qui déserte la grève,Et ce jour radieux‖ n’eut pas de lendemain !

Un autre, pauvre enfant,‖ sur la terre étrangère,Privé des doux baisers‖ de la France sa mère,S’en va, puni d’erreurs‖ dont il est innocent.Sur la tige des lis,‖ fleur nouvelle, âme blanche,Il devait rajeunir‖ et relever la branche,Et tout semblait sourire‖ à son destin naissant.

Mais, négligence folle,‖ aveuglement suprême,L’on avait oublié‖ d’inviter au baptêmeUne magicienne‖ au merveilleux pouvoir,Dont les plaintes en vain‖ ne sont pas étouffées,Et qui dote les rois‖ de tous les dons des féesLa sage Liberté,‖ fille du saint devoir !

IV

Enfant, une telle marraineProtège un roi de tout péril,Et sa baguette souveraineConjure la chute et l’exil.Comme au temple un nid de colombe,Le berceau posé sur la tombeAttire le divin rayon ;Le monde attend, la France espère,Et déjà l’avenir prospèreVit en germe dans le sillon.

De cette France glorieuseSans doute un jour tu seras roi !De notre œuvre laborieuseLes fruits tardifs seront pour toi !Sous la terre, encore enfermée,La moisson, par nos mains semée,Te donnera des épis mûrs,L’arbre, pour nous privé d’ombrage,Te couvrira d’un vert feuillage,Nos pierres te feront des murs !

Tu finiras les édificesDont nous jetons les fondements.Au prix de tant de sacrifices,Sur des débris encor fumants !Surtout laisse toujours l’idée,A ton oreille non gardée,Chuchoter le verbe nouveau ;C’est par le verbe qu’on gouverne,Et le diadème moderneN’est que le cercle d’un cerveau !

Que le sculpteur et le poëteAvec le marbre, avec le vers,D’une forme noble et parfaite,Parent le nouvel univers !Que palais, tours, dômes, églises,Sur le ciel des villes surprises,Tracent, en lettres de granit,Les symboles et les penséesDes générations pousséesSur le vieux monde rajeuni.

Du haut de ta gloire étoilée,Songe à ceux qui souffrent en bas,Secours la misère voilée,Au génie obscur tends les bras !Sois le monarque et le pontife,Et rends l’antique hiéroglyphePour tous intelligible et clair ;Que sur ta tête la tiareBrille dans l’ombre, comme un phare,Au bord du peuple, — cette mer !

Mais ce beau jour n’est qu’une aurore,Un rêve où l’âme se complaît ;L’homme n’est qu’un enfant encore,Bouche rose, blanche de lait ;Son sceptre est un hochet d’ivoire,Sa pourpre, une robe de moire,Il dort, et sourit sans effroi ;Ne pouvant pas encor comprendre,Oh ! pur bonheur de l’âge tendre,Qu’il est marqué pour être roi !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
15(aabccb) 11(ababccdeed)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (110 de 8, 90 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
6 dizains, 3 sizains
Mots à la rime
a taciturne / urne féminineb éternité / liberté masculinec anonyme / sublime fémininea couvre / Louvre féminineb exil / babil masculinec halles / triviales fémininea solennelles / fraternelles féminineb lambeau / tombeau masculinec pensée / poussée fémininea ravie / vie féminineb combat / bat masculinec électrique / héroïque fémininea tricolore / encore féminineb solennel / immortel masculinec Babylone / colonne fémininea victoire / gloire féminineb désintéressé / passé masculinec injuste / auguste fémininea illustres / lustres féminineb fêté / l’éternité masculinec mémoire / gloire féminined l’airain / souverain masculinee mitrailles / funérailles fémininea magnanime / sublime féminineb pieux / dieux masculinec ombre / sombre féminined linceul / seul masculinee fonde / monde fémininea Bastille / famille féminineb os / héros masculinec extase / base féminined Panthéon / Napoléon masculinee haute / hôte fémininea grommèle / mêle féminineb zodiacal / national masculinec magnifique / symbolique féminined l’essor / d’or masculinee noie / déploie fémininea patriotiques / reliques féminineb glorieux / radieux masculinec poëtes / faites féminined éternel / autel masculinee l’exemple / temple fémininea France / espérance féminineb surpris / Paris masculinec ange / frange fémininea plaire / populaire féminineb rois / lois masculinec patronne / trône fémininea chrême / baptême féminineb chrétien / citoyen masculinec triomphales / lustrales fémininea sommes / hommes féminineb peu / Dieu masculinec journée / inclinée fémininea l’Homme / Rome féminineb César / char masculinec impériale / triomphale fémininea inouïe / éblouie féminineb feux / demi-dieux masculinec invraisemblable / fable fémininea monde / profonde féminineb surhumain / lendemain masculinec rêve / grève fémininea étrangère / mère féminineb innocent / naissant masculinec blanche / branche fémininea suprême / baptême féminineb pouvoir / devoir masculinec étouffées / fées fémininea marraine / souveraine féminineb péril / l’exil masculinec colombe / tombe féminined rayon / sillon masculinee espère / prospère fémininea glorieuse / laborieuse féminineb roi / toi masculinec enfermée / semée féminined mûrs / murs masculinee d’ombrage / feuillage fémininea édifices / sacrifices féminineb fondements / fumants masculinec l’idée / gardée féminined nouveau / cerveau masculinee gouverne / moderne fémininea poëte / parfaite féminineb vers / univers masculinec églises / surprises féminined granit / rajeuni masculinee pensées / poussées fémininea étoilée / voilée féminineb bas / bras masculinec pontife / hiéroglyphe féminined clair / mer masculinee tiare / phare fémininea aurore / encore féminineb complaît / lait masculinec d’ivoire / moire féminined effroi / roi masculinee comprendre / tendre féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources