Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872
Traduction littérale
Des fragments en vers qui se trouvent dans L’ÉPICURIEN
I
Sur l’eau pure du lac,‖ dans la lueur du soir,Le reflet d’un temple s’allonge.La fille de Corinthe‖ y vient, et va s’asseoirA l’escalier qui dans l’eau plonge.Elle feuillette un livre‖ et se penche en rêvant.Placé près d’elle, un jeune sageÉcarte ses cheveux‖ dénoués, dont le ventFait flotter l’ombre sur la page.
II
Si ce n’était‖ cette voix du tombeauQui vient chuchoter à la joie,Ce corps charmant,‖ ce visage si beau,Ce soir des vers seront la proie ;Si ce n’était‖ cette amertume au cœur,Dans cette vie,‖ oh ! combien de bonheur !Comme mon âme,‖ à l’absorber avide,Ne quitterait‖ la coupe d’or que vide !Dieu je serais,‖ changeant la terre en cieux,Si le plaisir‖ pouvait faire les dieux !
III
Aussi loin qu’aux clartés‖ du plus limpide azurQue jamais sur la sphère‖ ait tendu le ciel pur,L’œil saisit des objets‖ les formes apparues,On découvre toujours‖ des jardins et des ruesMarquant de leurs piliers‖ des parcours infinis,Des temples, vaste amas‖ de marbres, de granits,Des palais de porphyre‖ énormes et splendides,Et s’élançant des eaux‖ de hautes pyramidesPlus vieilles que le temps,‖ et dont l’ÉternitéN’ébréchera jamais‖ le profil respecté.
Cependant sur le lac‖ tout est tumulte et joie,Et l’animation‖ largement s’y déploie ;Le commerce, l’amour‖ et le culte des dieuxY forment un spectacle‖ étrange et radieux.Une procession‖ sur les marches des templesAvec ses prêtres blancs‖ vêtus de robes amplesSe développe au son‖ des cymbales d’argent.Des embarcations‖ au sillon diligentDescendent vers la mer,‖ venant de ces contréesQu’assourdissent du Nil‖ les chutes effarées,Avec leur cargaison‖ riche comme un trésor,Plumes, gemmes, parfums,‖ ivoire et poudre d’or,Au passage exhalant‖ l’odeur aromatiqueQue prennent les vaisseaux‖ au soleil exotique.
Ici des pèlerins,‖ enfants de tous pays,Avant de repartir‖ pour Bubaste ou Saïs,Dans une baie ombreuse‖ où l’onde est plus tranquillePoussent l’esquif léger‖ avec la rame agile.D’autres sous les lotus‖ bercent leur frais sommeil,Ou par des chants joyeux‖ se tiennent en éveil.Plus loin des acacias‖ parfument de leurs grappesUne plage où du lac‖ fendant les claires nappesFolâtre un jeune essaim‖ de riantes beautésEn attraits surpassant‖ les charmes si vantésDe celle dont la chaîne‖ aimable au captif mêmeTint deux maîtres du monde‖ et rompit au troisième.
IV
.............. Astre dont le rayonS’épanchant sur le monde‖ aux heures taciturnes,Fait éclore le rêve‖ avec les fleurs nocturnes,Non cette lune froide‖ et brumeuse du nord,Versant aux jeunes cœurs,‖ comme un philtre de mort,Le sang pâle et glacé‖ de la vestale chaste ;Mais l’ardente Phœbé‖ qui règne dans Bubaste,Et ne voit rien, du haut‖ de son brillant séjour,Chez l’homme et chez les dieux‖ d’aussi beau que l’amour !
V
Rhodope, cette nymphe‖ à la beauté splendide,Qui vit, dit-on, plongée‖ en un demi-sommeil,Sur l’or et les bijoux‖ inconnus au soleil,La Dame de la Pyramide !
VI
Vous qui voulez courirLa terrible carrière,Il faut vivre ou mourirSans regard en arrière.
Vous qui voulez tenterL’onde, l’air et la flamme,Terreurs à surmonterPour épurer votre âme,
Si, méprisant la mort,Votre foi reste entière,En avant ! — le cœur fortReverra la lumière.
Et lira sur l’autelLe mot du grand mystèreQu’au profane mortelDérobe un voile austère.
VII
Bois cette coupe —‖ Osiris la savoureA petits traits‖ dans l’empire des morts ;Il la fait boire‖ au peuple qui l’entoure,Chaque fantôme‖ en effleure les bords.
Bois cette coupe —‖ elle est, tout frais, remplieD’une eau puisée‖ au fleuve du Léthé ;En la vidant‖ tout le passé s’oublieComme un vain songe‖ au matin emporté !
Le plaisir, fausse ivresse,Vin mêlé de poison ;La science, maîtresseA la dure leçon ;
L’espoir brillant et vide,Semblable aux lacs amers,Trompant la lèvre avideAux sables des déserts ;
L’amour dont la main noueDes liens innocentsOù le serpent se joueEn replis malfaisants ;
Tout ce que tu connus‖ de mauvais ou d’infâmeDisparaîtra soudain‖ dans un oubli profond,De tout ressouvenir‖ laissant pure ton âmeQuand ta soif de la coupe‖ aura tari le fond.
VIII
Bois cette coupe — elle est‖ pleine d’un divin baume.Quand Isis vint aux cieux,‖ Horus entre les bras,Elle dit à son fils,‖ lui montrant son royaume,Bois cette coupe‖ et toujours tu vivras !
Je te dis et te chante,‖ ainsi que la déesse,Toi qui des vastes cieux‖ un jour hériteras :Fusses-tu dans l’abîme,‖ âme et corps en détresse,Bois cette coupe‖ et toujours tu vivras !
IX
La Mémoire viendra,‖ menant le chœur des rêves,Rêves d’un temps plus beau,‖ plus ancien et plus pur ;Quand l’âme, hôte des cieux,‖ n’avait pas sur les grèvesLaissé choir le duvet‖ de ses ailes d’azur ;
Souvenirs glorieux,‖ pareils à cette flammeQue lance, en s’éteignant,‖ sur les eaux l’astre d’or,Qui montre ce que fut‖ et ce que n’est plus l’âme,Mais ce qu’elle pourrait‖ brillamment être encor.
X
O bel arbre d’Abyssinie !Nous te prions par ton fruit d’or,Par la pourpre à l’azur unieDans ta fleur plus splendide encor,Par la muette bienvenueDont ta ramure, en s’abaissant,D’un air hospitalier salueL’étranger sous ton dais passant.
O bel arbre d’Abyssinie !Quand la nuit, sans lune, descend,Combien ta rencontre est bénieDu voyageur au pas pesant !Du bout caressant de tes branchesTu viens baiser ses yeux mi-clos,Sur lui tendrement tu te penchesEt tu lui dis : « Dors en repos ! »
O bel arbre d’Abyssinie !Ainsi, vers moi,‖ penche ton front qui plie.
XI
Par une de ces nuits‖ où l’étoile d’amour,Isis, de son croissant‖ dessinant le contour,Dans le fleuve sacré‖ mire son front de vierge,Où les couples, guettant‖ sa lueur de la berge,Calculent en quel temps‖ son cours recommencéDoit la remettre aux bras‖ du Soleil-fiancé.
XII
............ Le fleuve qui naguèreGlissait entre ses bords,‖ garni des deux côtésPar des palais de marbre‖ et de riches cités,Pareils à des joyaux‖ sertis dans une chaîne,Inondant à présent‖ la vallée et la plaine,Comme un géant qui sort‖ de son lit brusquement,S’étale et couvre tout‖ de son flot écumant.
1865.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3(ababcdcd) 1(ababccddee) 22((aa)) 1(abba) 14(abab) 1(aa) 2(aabbcc)
- Mètre
- Vers de 12, 6, 8 et 10 syllabes (81 de 12, 28 de 6, 24 de 8, 19 de 10)· profil 8, 6, 6+6, 4+6
- Strophes
- 3 quatrains, 1 sizain, 1 huitain, 1 distique
- Mots à la rime
- a soir / s’asseoir masculine, classiqueb s’allonge / plonge féminine, classiquec rêvant / vent masculine, classiqued sage / page féminine, classiquea tombeau / beau masculine, classiqueb joie / proie féminine, classiquec cœur / bonheur masculine, classiqued avide / vide féminine, classiquee cieux / dieux masculine, classiquea azur / pur masculine, classiqueb apparues / rues féminine, classiquea infinis / granits masculine, classiqueb splendides / pyramides féminine, classiquea l’Éternité / respecté masculine, classiquea joie / déploie féminine, classiqueb dieux / radieux masculine, classiquea temples / amples féminine, classiqueb d’argent / diligent masculine, classiquea contrées / effarées féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea aromatique / exotique féminine, classiquea pays / Saïs masculine, classiqueb tranquille / agile féminine, classiquea sommeil / éveil masculine, classiqueb grappes / nappes féminine, classiquea beautés / vantés masculine, classiqueb même / troisième féminine, classiquea taciturnes / nocturnes féminine, classiqueb nord / mort masculine, classiquea chaste / Bubaste féminine, classiqueb séjour / l’amour masculine, classiquea splendide / Pyramide féminine, classiqueb demi-sommeil / soleil masculine, classiquea courir / mourir masculine, classiqueb carrière / arrière féminine, classiquea tenter / surmonter masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea mort / fort masculine, classiqueb entière / lumière féminine, classiquea l’autel / mortel masculine, classiqueb mystère / austère féminine, classiquea savoure / l’entoure féminine, classiqueb morts / bords masculine, classiquea remplie / s’oublie féminine, classiqueb Léthé / emporté masculine, classiquea ivresse / maîtresse féminine, classiqueb poison / leçon masculine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb amers / déserts masculine, classiquea noue / joue féminine, classiqueb innocents / malfaisants masculine, classiquea d’infâme / âme féminine, classiqueb profond / fond masculine, classiquea baume / royaume féminine, classiqueb bras / vivras masculine, classiquea déesse / détresse féminine, classiqueb hériteras / vivras masculine, classiquea rêves / grèves féminine, classiqueb pur / d’azur masculine, classiquea flamme / l’âme féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea d’Abyssinie / unie féminine, classiquec bienvenue / salue féminine, classiqued s’abaissant / passant masculine, classiquea d’Abyssinie / bénie féminine, classiqueb descend / pesant masculine, classiquec branches / penches féminine, classiqued mi-clos / repos masculine, classiquea d’Abyssinie / plie féminine, classiquea d’amour / contour masculine, classiqueb vierge / berge féminine, classiquec recommencé / Soleil-fiancé masculine, classiquea côtés / cités masculine, classiqueb chaîne / plaine féminine, classiquec brusquement / écumant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources