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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833

Cauchemar

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 42 vers

Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaffAncien proverbe breton.

Avec ses nerfs rompus,‖ une main écorchéeQui marche sans le corps‖ dont elle est arrachée,Crispe ses doigts crochus‖ armés d’ongles de ferPour me saisir : des feux‖ pareils aux feux d’enferSe croisent devant moi ;‖ dans l’ombre des yeux fauvesRayonnent ; des vautours‖ à cous rouges et chauves,Battent mon front de l’aile‖ en poussant des cris sourds :En vain pour me sauver‖ je lève mes pieds lourds,Des flots de plomb fondu‖ subitement les baignent,A des pointes d’acier‖ ils se heurtent et saignent,Meurtris et disloqués ;‖ et mon dos cependantRuisselant de sueur,‖ frissonne au souffle ardentDe naseaux enflammés,‖ de gueules haletantes :Les voilà, les voilà !‖ dans mes chairs palpitantesJe sens des becs d’oiseaux‖ avides se plonger,Fouiller profondément,‖ jusqu’aux os me ronger,Et puis des dents de loups‖ et de serpents qui mordentComme une scie aiguë,‖ et des pinces qui tordent ;Ensuite le sol manque‖ à mes pas chancelants :Un gouffre me reçoit ;‖ sur des rochers brûlants,Sur des pics anguleux‖ que la lune reflète,Tremblant je roule, roule,‖ et j’arrive squeletteDans un marais de sang ;‖ bientôt, spectres hideux,Des morts au teint bleuâtre‖ en sortent deux à deux,Et se penchant vers moi‖ m’apprennent les mystèresQue le trépas révèle‖ aux pâles feudatairesDe son empire ; alors,‖ étrange enchantement,Ce qui fut moi s’envole,‖ et passe lentementA travers un brouillard‖ couvrant les flèches grêlesD’une église gothique‖ aux moresques dentelles.Déchirant une proie‖ enlevée au tombeau,En me voyant venir,‖ tout joyeux, un corbeauCroasse, et s’envolant‖ aux steppes de l’Ukraine,Par un pouvoir magique‖ à sa suite m’entraîne,Et j’aperçois bientôt,‖ non loin d’un vieux manoir,A l’angle d’un taillis,‖ surgir un gibet noirSoutenant un pendu ;‖ d’effroyables sorcièresDansent autour, et moi,‖ de fureurs carnassièresAgité, je ressens‖ un immense désirDe broyer sous mes dents‖ sa chair, et de saisir,Avec quelque lambeau‖ de sa peau bleue et verte,Son cœur demi pourri‖ dans sa poitrine ouverte.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
21((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a écorchée / arrachée féminine, classiqueb fer / d’enfer masculine, classiquea fauves / chauves féminine, classiqueb sourds / lourds masculine, classiquea baignent / saignent féminine, classiqueb cependant / ardent masculine, classiquea haletantes / palpitantes féminine, classiqueb plonger / ronger masculine, classiquea mordent / tordent féminine, classiqueb chancelants / brûlants masculine, classiquea reflète / squelette féminine, classiqueb hideux / deux masculine, classiquea mystères / feudataires féminine, classiqueb enchantement / lentement masculine, classiquea grêles / dentelles féminine, classiqueb tombeau / corbeau masculine, classiquea l’Ukraine / m’entraîne féminine, classiqueb manoir / noir masculine, classiquea sorcières / carnassières féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea verte / ouverte féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

42 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources