Poésies, 1833
Élégie IV
J’ai peur que votre amour par le temps ne s’efface.Ronsard.
Ma charmante, depuis‖ ta visite imprévueDeux mois se sont passés‖ que je ne t’ai pas vue.Deux mois entiers ! Sais-tu‖ que c’est bien long deux mois ;Assez pour m’oublier ?‖ — J’y songe quelquefois :Pauvre fou que je suis‖ d’avoir placé mon âmeDans la tienne, et risqué‖ sur l’amour d’une femmeMa vie intérieure‖ et mon contentement !Et je dis à part moi :‖ Peut-être en ce moment,Pendant que je suis là,‖ triste, m’occupant d’elle,Et lui faisant ces vers,‖ d’un sourire infidèleAccueille-t-elle un autre,‖ et, tendant cette mainQu’on ne livrait qu’à moi,‖ lui dit-elle : A demain.J’ai beau me répéter‖ que c’est une chimère,Cette pensée est là,‖ sans cesse plus amère,Empoisonnant ma joie,‖ et, malgré mes efforts,M’accompagnant partout‖ comme l’ombre le corps ;Car c’est ainsi que vont‖ en ce monde les choses :Il se fait en un jour‖ bien des métamorphoses ;L’idole du matin‖ n’est pas celle du soir,Et toute jeune fille‖ est comme son miroir,Qui reçoit chaque image‖ et n’en conserve aucune.— Puis un amour âgé‖ de trois ans importune ;C’est presque un mariage ;‖ un jour avec l’ennuiVient la réflexion ;‖ l’amour s’en va. — CeluiQui jadis à vos yeux‖ était plus que vous-même,Celui qui le premier‖ vous avait dit : Je t’aime,N’est plus pour vous qu’un nom‖ dont le vain souvenirContre un amour nouveau‖ ne peut longtemps tenir ;Ce nom qui résonnait‖ naguère à votre oreilleAussi doux que la voix‖ du rossignol, n’éveilleAu fond de votre cœur,‖ de sa faute confus,Qu’un sentiment cruel‖ du bonheur qu’il n’a plus ;Et, comme pour deux noms‖ l’âme n’a pas de place,L’ancien est rejeté.‖ Lettre à lettre il s’effaceAinsi que le ci-gît‖ d’un tombeau sous les pasDe la foule qui chante‖ et ne l’aperçoit pas.— Le cœur qui n’aime plus‖ a si peu de mémoire !On rougit de l’amour‖ dont on se faisait gloire,Le temps coule, et bientôt‖ on arrive à ce pointDe dire en le voyant :‖ Je ne le connais point.Qu’y faire ? Ramener‖ son manteau sur sa plaie,Et sous un rire faux‖ cacher sa douleur vraie ;Dévorer par orgueil‖ les larmes de ses yeux,Et déchu du bonheur,‖ déshérité des cieux,Incapable à jamais‖ d’un élan grandiose,De toute sa hauteur‖ descendre dans la prose,Comme l’aigle blessé‖ qui, sanglant, sur le solTombe, ne fermant pas‖ la courbe de son vol.Me défiant de moi,‖ malade de l’absence,Ne vivant qu’à demi,‖ voilà ce que je pense :Si tu ne m’aimais plus,‖ oh ! ce serait ma mort ;Mais tu m’aimes toujours,‖ n’est-ce pas, et j’ai tort.Au lieu de tout cela,‖ sans doute, jeune fille,Rêveuse, de tes doigts‖ laissant fuir ton aiguille,Vers le chemin désert‖ tu tournes tes grands yeux,Et, portant ta main blanche‖ à ton front soucieux,Tu te dis en toi-même :‖ Il ne vient pas, — tu pleures ;Pleurer fait tant de bien !‖ — et, pour tromper tes heures,Tu relis tous ces vers‖ où je me racontaisJusqu’au moindre détail,‖ sans fard, — tel que j’étais,Tel que je ne suis plus‖ et que je voudrais être,Car je serais heureux ;‖ mais l’homme n’est pas maîtreDe faire revenir‖ les fraîches passionsDe l’enfance du cœur,‖ et ces illusionsSi pénibles à perdre,‖ et si vite perdues.— L’ange du souvenir,‖ les ailes étendues,Remontant le passé,‖ voltige autour de toi ;Il te souffle à l’oreille‖ une phrase de moi,Un soupir, un serment,‖ quelque mot tendre, et poseSur ta lèvre pâlie‖ avec sa lèvre roseMes baisers d’autrefois,‖ mes longs baisers d’amant,Pour te les redonner,‖ gardés fidèlement.
1831.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a imprévue / vue féminine, classiqueb mois / quelquefois masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb contentement / moment masculine, classiquea d’elle / infidèle féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea chimère / amère féminine, classiqueb efforts / corps masculine, classiquea choses / métamorphoses féminine, classiqueb soir / miroir masculine, classiquea aucune / importune féminine, classiqueb l’ennui / Celui masculine, classiquea vous-même / t’aime féminine, classiqueb souvenir / tenir masculine, classiquea oreille / n’éveille féminine, classiqueb confus / plus masculine, classiquea place / s’efface féminine, classiqueb pas masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb point masculine, classiquea plaie / vraie féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea grandiose / prose féminine, classiqueb sol / vol masculine, classiquea l’absence / pense féminine, classiqueb mort / tort masculine, classiquea fille / aiguille féminine, classiqueb yeux / soucieux masculine, classiquea pleures / heures féminine, classiqueb racontais / j’étais masculine, classiquea être / maître féminine, classiqueb passions / illusions masculine, classiquea perdues / étendues féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea pose / rose féminine, classiqueb d’amant / fidèlement masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources