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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833

Frisson

Théophile Gautier· 21 sizains, hexasyllabes, 126 vers

Chauffons-nous, chauffons-nous bien.Béranger.

Un brouillard épais noieL’horizon où tournoieUn nuage blafard,Et le soleil s’efface,Pâle comme la faceD’une vieille sans fard.

La haute cheminée,Sombre et chaperonnéeD’un tourbillon fumeux,Comme un mât de navire,De sa pointe déchireLe bord du ciel brumeux.

Sur un ton monotoneLa bise hurle et tonneDans le corridor noir :C’est l’hiver, c’est décembre,Il faut garder la chambreDu matin jusqu’au soir.

Les fleurs de la geléeSur la vitre étoiléeCourent en rameaux blancs,Et mon chat qui grelotteSe ramasse en pelotePrès des tisons croulants.

Moi, tout transi, je souffle,A griller ma pantoufle,A rougir mes chenets,Mon feu qui se déploieEt sur la plaque ondoieEn bleuâtres filets.

Adieu les promenadesSous les fraîches arcadesDes verdoyants tilleuls,A travers les prairies,Les bruyères fleuriesEt les pâles glaïeuls ;

Parmi les plaines blondesOù le vent roule en ondesLe seigle déjà mûr,Par les hautes futaiesAu long des jeunes haiesEt des ruisseaux d’azur ;

Adieu les églantinesEt, moissons enfantines,Les bleuets dans les blés,Les vertes sauterellesEt les pissenlits frêlesSans cesse échevelés ;

Adieu dans l’herbe hauteLa grenouille qui saute,Et sous le frais buissonLe lézard qui regardeLa cigale criardeQui sonne sa chanson ;

Adieu les demoisellesAux diaphanes ailes,Aux minces corsets d’or,Le papillon qui brilleEt que la jeune fillePoursuit comme un trésor ;

Le soir dans la nacelleQui penche et qui chancelleAu moindre souffle d’air,Les courses d’une lieueSur l’immensité bleueDu lac profond et clair ;

Et puis les danses mollesEt les caresses follesSur les prés de velours.Lorsque la blanche luneAu sein de la nuit bruneJette ses demi-jours.

De longtemps l’hirondelleNe viendra, de son aileEffleurant mes carreaux,Battre la capucineDont la pourpre dessineUn cadre à mes barreaux.

— Pour horizon la rueOù la foule se rueAvec ses mille cris,Pour soleil des lanternes,Qui de leurs reflets ternesBaignent les pavés gris ;

Pour musique la biseQui se plaint et se briseDans les arbres mouillés,Les rauques girouettesQui font des pirouettesSur leurs axes rouillés.

Comment sortir ? les rouesS’enfoncent dans les bouesPresque jusqu’à l’essieu.Du brouillard, de la pluie !L’âme souffre et s’ennuie :Quoi donc faire, mon Dieu ?

Nous aimer, ma charmante !Jette là cette manteQui me cache ton cou,Ta belle épaule blanche,Ton corsage, ta hanche,Ton sein dont je suis fou.

Sur mes genoux prends place,Livre tes mains de glaceA mes baisers de feu,Et laisse voir ta jambeA la braise qui flambe,Qui flambe rouge et bleu.

Vois donc le gaz qui danseEt s’agite en cadence,Aux fantasques chansonsQue fredonne la sèveDans la bûche qui crèveEt retombe en tisons.

Mon bijou, mon idole,Comme le temps s’envoleLorsque l’on est ainsi !La voix haute et profondeQu’au loin jette le mondeNe parvient pas ici.

Nos deux âmes jumelles,Ensemble ouvrant les ailes,Planent dans l’infini,Comme deux alouettesOu comme deux fauvettesOublieuses du nid.

Versification

Forme
21 sizains (sizains)
Rimes
21(aabccb)
Mètre
Hexasyllabes
Strophes
21 sizains
Mots à la rime
a noie / tournoie féminine, classiqueb blafard / fard masculine, classiquec s’efface / face féminine, classiquea cheminée / chaperonnée féminine, classiqueb fumeux / brumeux masculine, classiquec navire / déchire féminine, classiquea monotone / tonne féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquec décembre / chambre féminine, classiquea gelée / étoilée féminine, classiqueb blancs / croulants masculine, classiquec grelotte / pelote féminine, classiquea souffle / pantoufle féminine, classiqueb chenets / filets masculine, classiquec déploie / ondoie féminine, classiquea promenades / arcades féminine, classiqueb tilleuls / glaïeuls masculine, classiquec prairies / fleuries féminine, classiquea blondes / ondes féminine, classiqueb mûr / d’azur masculine, classiquec futaies / haies féminine, classiquea églantines / enfantines féminine, classiqueb blés / échevelés masculine, classiquec sauterelles / frêles féminine, classiquea haute / saute féminine, classiqueb buisson / chanson masculine, classiquec regarde / criarde féminine, classiquea demoiselles / ailes féminine, classiqueb d’or / trésor masculine, classiquec brille / fille féminine, classiquea nacelle / chancelle féminine, classiqueb d’air / clair masculine, classiquec lieue / bleue féminine, classiquea molles / folles féminine, classiqueb velours / demi-jours masculine, classiquec lune / brune féminine, classiquea l’hirondelle / aile féminine, classiqueb carreaux / barreaux masculine, classiquec capucine / dessine féminine, classiquea rue féminine, classiqueb cris / gris masculine, classiquec lanternes / ternes féminine, classiquea bise / brise féminine, classiqueb mouillés / rouillés masculine, classiquec girouettes / pirouettes féminine, classiquea roues / boues féminine, classiqueb l’essieu / Dieu masculine, classiquec pluie / s’ennuie féminine, classiquea charmante / mante féminine, classiqueb cou / fou masculine, classiquec blanche / hanche féminine, classiquea place / glace féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquec jambe / flambe féminine, classiquea danse / cadence féminine, classiqueb chansons / tisons masculine, classiquec sève / crève féminine, classiquea idole / s’envole féminine, classiqueb ainsi / ici masculine, classiquec profonde / monde féminine, classiquea jumelles / ailes féminine, classiqueb l’infini / nid masculine, non classiquec alouettes / fauvettes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources