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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833

La tête de mort

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 60 vers

Ton test n’aura plus de peau,
Et ton visage si beau
N’aura veines ni artères,
Tu n’auras plus que des dents
Telles qu’on les voit dedans
Les têtes des cimetières.Pierre Ronsard.

Personne ne voulait‖ aller dans cette chambre,Surtout pendant les nuits‖ si tristes de décembre,Quand la bise gémit‖ et pousse des sanglots,Et que du ciel obscur‖ tombe la pluie à flots.Car c’était une chambre‖ antique, inhabitée,A minuit, disait-on,‖ de revenants hantée,Une chambre où les ais‖ du parquet désuniS’agitent sous vos pieds,‖ où le plafond jauniSe partage et s’écroule,‖ où la tapisserieA personnages tremble,‖ et sur la boiserieOndule à plis poudreux‖ au moindre ébranlement.On en avait ôté‖ les meubles ; seulement,Entre de vieux portraits,‖ un crucifix d’ivoire,Avec du buis bénit,‖ sur une étoffe noire,Pendait du mur : au bas,‖ en guise de support,On avait mis jadis‖ une tête de mort ;Et me ressouvenant‖ des fables qu’on débite,Enfant, je croyais voir‖ au fond de cet orbiteQue l’œil n’anime plus,‖ de blafardes lueurs ;Et, quand il me fallait‖ passer là, des sueursM’inondaient, tour à tour‖ brûlantes et glacées :J’aurais fait le serment‖ que les dents déchausséesDe cet épouvantail‖ en ricanant grinçaient,Et que confusément‖ des mots s’en élançaient.A présent jeune encor,‖ mais certain que notre âme,Inexplicable essence,‖ insaisissable flamme,Une fois exhalée,‖ en nous tout est néant,Et que rien ne ressort‖ de l’abîme béantOù vont, tristes jouets‖ du temps, nos destinées,Comme au cours des ruisseaux‖ les feuilles entraînées,Sans peur je la regarde,‖ et je dis : Quelques ans,Que sais-je ! quelques mois,‖ un espace de tempsBeaucoup plus court, demain,‖ après-demain peut-être,Les yeux de mes amis‖ ne pourront me connaître,Tête de mort livide‖ à mon tour. — Celle-ciEst celle d’une femme‖ autrefois morte ici,Dont voilà le portrait‖ qui, dans son cadre, sembleVous regarder, sourire‖ et remuer ; l’ensembleDe ses traits ingénus,‖ de fraîcheur éclatants,Montre qu’elle touchait‖ à peine à son printemps.Pourtant elle mourut ;‖ bien des larmes coulèrentSans doute à son convoi,‖ bien des fleurs s’effeuillèrentSur sa tombe, tributs‖ de pieuses douleursSans doute. — Mais le temps‖ sait arrêter les pleurs,Et, des premiers chagrins‖ l’amertume passée,Bientôt l’on oublia‖ la belle trépassée.— Belle, qui le dirait ?‖ où sont ces cheveux blonds,Qui roulent vers son col‖ si soyeux et si longs ;Cette joue aux contours‖ ondoyants, aussi fraîcheQu’au beau soleil d’été‖ le duvet d’une pêche,Ces lèvres de corail‖ au sourire enfantin,Ce front charmant à voir,‖ cette peau de satin,Où comme un fil d’azur‖ transparaît chaque veine,Ces yeux bleus que l’amour,‖ passion creuse et vaine,N’a jamais fait pleurer ?‖ — Un crâne blanc et nu,Deux trous noirs et profonds‖ où l’œil fut contenu,Une face sans nez,‖ informe et grimaçante,Du sort qui nous attend‖ image menaçante ;Voilà ce qu’il en reste‖ avec un souvenirQui s’éteindra bientôt‖ dans le vaste avenir.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
30((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a chambre / décembre féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea inhabitée / hantée féminine, classiqueb désuni / jauni masculine, classiquea tapisserie / boiserie féminine, classiqueb ébranlement / seulement masculine, classiquea d’ivoire / noire féminine, classiqueb support / mort masculine, classiquea débite / orbite féminine, classiqueb lueurs / sueurs masculine, classiquea glacées / déchaussées féminine, classiqueb grinçaient / élançaient masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb néant / béant masculine, classiquea destinées / entraînées féminine, classiqueb ans / temps masculine, classiquea peut-être / connaître féminine, classiqueb Celle-ci / ici masculine, classiquea semble / l’ensemble féminine, classiqueb éclatants / printemps masculine, classiquea coulèrent / s’effeuillèrent féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea passée / trépassée féminine, classiqueb blonds / longs masculine, classiquea fraîche / pêche féminine, classiqueb enfantin / satin masculine, classiquea veine / vaine féminine, classiqueb nu / contenu masculine, classiquea grimaçante / menaçante féminine, classiqueb souvenir / avenir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources