Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833

Le cavalier poursuivi

Théophile Gautier· 15 sizains, alexandrins et hexasyllabes, 90 vers

Moi, poëte, je vais du couchant à l’aurore.Jules de Saint-Félix

C’est un fort beau cheval ;‖ une large poitrine,Des jambes de gazelle,‖ et dans chaque narineUne fauve lueur,La queue échevelée,‖ une crinière folleQui se déroule au vent‖ comme une banderoleSur le col en sueur ;

Des yeux fiers, pleins de vie,‖ ardents comme la braise,Qu’on prendrait pour deux trous‖ au mur d’une fournaiseOu pour deux diamants,Des yeux illuminés‖ d’une lumière rougeComme un soleil dans l’eau,‖ qui frissonne et qui bougeA tous les mouvements ;

Une croupe arrondie‖ où des glands dorés pendent,Et de souples jarrets‖ dont les muscles se tendentComme des arcs d’acier ;Un ongle plus poli‖ que le jaspe ou l’écailleQuel roi dans son haras‖ eut jamais qui te vaille,O mon noble coursier !

Tu danses sur les blés‖ comme une sauterelle,A chacun de tes pieds‖ est attachée une aile,Ton galop c’est un vol,Et, quand à bonds pressés‖ tu dévores la plaine,L’oiseau reste en arrière,‖ et l’ombre peut à peineTe suivre sur le sol.

La bride sur le col,‖ va, marche, à toi l’espace !Va, lutte de vitesse‖ avec le vent qui passeComme avec un rival ;Va sans crainte ; — le monde‖ est grand, la terre est large,Le vent est déjà loin,‖ trop de vapeur le charge,Hurrah ! mon bon cheval !

Hurrah ! des rocs aigus‖ aux tranchantes arêtes,Fais jaillir en sautant‖ des gerbes de paillettesAvec ton dur sabot ;Brise cet horizon‖ qui n’a pas une lieueEt voudrait t’enfermer‖ dans sa muraille bleueComme on fait d’un pied-bot.

Chemins rompus, halliers,‖ buissons, ronces, broussailles,Hérissant leurs stylets,‖ entortillant leurs mailles,Grands fossés à franchir ;Ravins marécageux,‖ où le feu follet flambe,Fondrières, rochers,‖ rien n’entrave ta jambeQui ne sait pas fléchir.

Oh ! comme les maisons,‖ comme les arbres filent !Oh ! comme étrangement‖ sur le ciel ils profilentLeur contour incertain !Essor prodigieux,‖ le sol que ton pied fouleSe retire sous toi‖ comme un ruban qu’on roule,Et tout se fait lointain.

— Vois là-bas, tout là-bas‖ cette flèche d’église,Qui pour te regarder‖ lève sa tête grisePar-dessus l’horizon,Te montre au doigt, te nargue,‖ et comme des reproches,A ton oreille fait‖ tinter ses quatre clochesEt galoper le son.

Hop ! hop ! mon andalous,‖ mon noir, — plus vite encore !Une course pareille‖ à celle de Lénore !Je suis content, c’est bien.Le clocher tout confus‖ derrière un mont se cache,L’oiseau qui te suivait‖ à peine au ciel fait tache,Et je n’entends plus rien.

Mais quoi donc ! tu faiblis.‖ — Çà, veux-tu que je teigneMes éperons en pourpre‖ à ton flanc brun qui saigne ?Allons, courage, allons !Car nous sommes suivis,‖ mon brave, d’un Vampire,Je sens, tiède à mon dos,‖ le souffle qu’il aspire,Il est sur nos talons.

Que derrière tes pas‖ cette porte se ferme,Et nous sommes sauvés.‖ — Nous touchons presque au terme ;Saute, vole, bondis !— Le monstre ne peut rien‖ sur moi dans cette chambreD’où s’exhale un parfum‖ de fleurs, de femme et d’ambre,Comme d’un paradis !

N’as-tu pas vu son œil‖ luire à la jalousie ?Tout mon bonheur est là,‖ toute ma poésie,Mes souvenirs, ma foi,Tout, avec mon amour ;‖ c’est ma pâle créole,Le soleil de mon cœur,‖ mon âme, mon idole,Ma Béatrix à moi.

C’en est fait, le voilà,‖ mes prières sont vaines ;Il m’éteint les regards‖ et m’entrouvre les veinesDe ses ongles de fer,Courbe mon dos et met‖ sur ma tête pendanteUne chape de plomb‖ comme aux damnés du DanteDans le neuvième enfer.

Tu cours bien, mon cheval,‖ et ta croupe est fidèle,Tu dépasses le vent,‖ le son et l’hirondelle ;Mais il court bien mieux, lui,Et pourtant ce coureur,‖ ce n’est pas un arabe,Un anglais de pur sang,‖ — ce n’est qu’un vilain crabeAux pieds boiteux, — l’ennui.

1826-1832.

Versification

Forme
15 sizains (sizains)
Rimes
15(aabccb)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (60 de 12, 30 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
15 sizains
Mots à la rime
a poitrine / narine féminine, classiqueb lueur / sueur masculine, classiquec folle / banderole féminine, classiquea braise / fournaise féminine, classiqueb diamants / mouvements masculine, classiquec rouge / bouge féminine, classiquea pendent / tendent féminine, classiqueb d’acier / coursier masculine, classiquec l’écaille / vaille féminine, classiquea sauterelle / aile féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquec plaine / peine féminine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb rival / cheval masculine, classiquec large / charge féminine, classiquea arêtes / paillettes féminine, classiqueb sabot / pied-bot masculine, classiquec lieue / bleue féminine, classiquea broussailles / mailles féminine, classiqueb franchir / fléchir masculine, classiquec flambe / jambe féminine, classiquea filent / profilent féminine, classiqueb incertain / lointain masculine, classiquec foule / roule féminine, classiquea d’église / grise féminine, classiqueb l’horizon / son masculine, classiquec reproches / cloches féminine, classiquea encore / Lénore féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec cache / tache féminine, classiquea teigne / saigne féminine, classiqueb allons / talons masculine, classiquec Vampire / aspire féminine, classiquea ferme / terme féminine, classiqueb bondis / paradis masculine, classiquec chambre / d’ambre féminine, classiquea jalousie / poésie féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquec créole / idole féminine, classiquea vaines / veines féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquec pendante / Dante féminine, classiquea fidèle / l’hirondelle féminine, classiqueb lui / l’ennui masculine, classiquec arabe / crabe féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources