Poésies, 1833
Le champ de bataille
En icelle valée oyait on grans sons de tabours
trompes et naquerres.Mandeville.
Aux branches des tilleuls,‖ aux pignons des tourelles,Sans crainte revenez‖ vous poser, tourterelles.
Le fracas des canons‖ qui vomissent l’éclair,Le rappel des tambours,‖ le sifflement des balles,Le son aigu du fifre‖ et des rauques cymbalesEnfin ne troublent plus‖ ni les échos ni l’air ;La brise secouant‖ son aile parfuméeA dissipé les flots‖ de l’épaisse fumée,Crêpe noir étendu‖ sur le front pur des cieux ;Comme aux jours de la paix‖ tout est silencieux.
Aux branches des tilleuls,‖ aux pignons des tourelles,Sans crainte revenez‖ vous poser, tourterelles.
La lourde artillerie‖ et les fourgons pesantsNe creusent plus la route‖ en profondes ornières ;On ne voit plus flotter‖ les poudreuses bannièresPar-dessus les fusils‖ au soleil reluisants ;Sous les pieds des soldats‖ courant à la maraude,Sainfoins à rouges fleurs,‖ prés couleur d’émeraude,Blés jaunes à flots d’or‖ au gré des vents roulés,Comme sous un fléau‖ ne meurent plus foulés.
Aux branches des tilleuls,‖ aux pignons des tourelles,Sans crainte revenez‖ vous poser, tourterelles
Cavaliers, fantassins,‖ l’un sur l’autre entassés,De leurs membres pétris‖ dans le sang et la bouePar le fer d’un cheval‖ ou l’orbe d’une roue,Jonchent le sol parmi‖ les affûts fracassés,Et vers le champ de mort‖ en immenses voléesDu creux des rocs, du haut‖ des flèches dentelées,De l’est et de l’ouest,‖ du nord et du midiL’essaim des noirs corbeaux‖ se dirige agrandi.
Aux branches des tilleuls,‖ aux pignons des tourelles,Sans crainte revenez‖ vous poser, tourterelles.
Dans les bois, les vieux loups‖ par trois fois ont hurlé,Levant leur tête grise‖ à l’odeur de la proie.L’œil fauve des vautours‖ a flamboyé de joieA l’ombre étincelant‖ comme un phare étoilé,Et, poussant vers le ciel‖ des clameurs funéraires,A leurs petits béants‖ sur le bord de leurs airesLongtemps ils ont porté‖ quelque sanglant lambeauDe ces corps lacérés‖ et restés sans tombeau.
Aux branches des tilleuls,‖ aux pignons des tourelles,Sans crainte revenez‖ vous poser, tourterelles.
Les os gisent rongés,‖ blancs sous le gazon vert,Et, spectacle hideux,‖ souvent près d’un squeletteS’égrène le muguet,‖ fleurit la violette,La mousse parasite‖ entoure un crâne ouvert.Eh bien ! qu’il vienne ici‖ celui pour qui le glaiveEst un hochet brillant‖ et qui par lui s’élève,Si d’horreur et d’effroi‖ tout son cœur ne bondit,Malheur à lui ! malheur !‖ car il n’est qu’un maudit !
Aux branches des tilleuls,‖ aux pignons des tourelles,Sans crainte revenez‖ vous poser, tourterelles.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 5{1(aa) 1(abbaccdd)} 1(aa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques, 5 huitains
- Mots à la rime
- a tourelles / tourterelles féminine, classiquea l’éclair / l’air masculine, classiqueb balles / cymbales féminine, classiquec parfumée / fumée féminine, classiqued cieux / silencieux masculine, classiquea pesants / reluisants masculine, classiqueb ornières / bannières féminine, classiquec maraude / d’émeraude féminine, classiqued roulés / foulés masculine, classiquea entassés / fracassés masculine, classiqueb boue / roue féminine, classiquec volées / dentelées féminine, classiqued midi / agrandi masculine, classiquea hurlé / étoilé masculine, classiqueb proie / joie féminine, classiquec funéraires / aires féminine, classiqued lambeau / tombeau masculine, classiquea vert / ouvert masculine, classiqueb squelette / violette féminine, classiquec glaive / s’élève féminine, classiqued bondit / maudit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources