Poésies, 1833
Le retour
Je m’en vais promener tantôt parmy la plaine,
Tantôt en un village et tantôt en un bois,
Et tantôt par les lieux solitaires et cois.Pierre Ronsard
J’ai quitté pour un an‖ la campagne ; — le chaumeÉtait jaune ; les champs‖ n’avaient plus cet aromeQue leur donnent en juin‖ les fleurs et le foin vert,Et l’on sentait déjà‖ comme un frisson d’hiver.— La campagne, c’est bon‖ l’été. — L’on se promène,On marche à travers champs‖ comme le pied vous mène,Se fiant au hasard‖ des sentiers onduleux.A la terre le ciel‖ fait des sourires bleus ;La nature est en joie,‖ et la fleur virginaleVous donne le bonjour‖ de sa tête amicale ;L’herbe courbe sa pointe‖ où tremble un diamant.Devant vos pieds verdis‖ et mouillés, par moment,Du milieu d’un buisson,‖ d’un arbre ou d’une haiePart un oiseau caché‖ que votre pas effraie.Un papillon peureux,‖ dans son fantasque vol,Comme un écrin ailé‖ rase, en fuyant, le sol.Une abeille surprise,‖ humide de rosée,Déserte en bourdonnant‖ la fleur demi-brisée.— Plus loin, c’est une source‖ entre les coudriersQui roule babillarde,‖ et sur les blonds graviersÉparpille au hasard,‖ comme une chevelure,Les résilles d’argent‖ de son eau fraîche et pure.Des joncs croissent auprès‖ que plie un léger vent ;Le blême nénuphar,‖ tel qu’un rideau mouvant,Ondule sur ses flots,‖ où plonge la grenouilleParmi les fruits noyés‖ et les feuilles de rouille,Et dans un tourbillon‖ d’or, de gaze et d’azur,De lumière inondée‖ aux feux d’un soleil pur,Danse la demoiselle‖ avec sa longue queue,De ses ailes de crêpe‖ égratignant l’eau bleue.— A chaque pas qu’on fait‖ la scène change, ainsiQue dans un mélodrame‖ à grand spectacle : — ici,Au fond d’un parc, au bout‖ d’une longue avenue,Un château découpant‖ son profil sur la nue ;Là de rouges sainfoins‖ et de jaunes moissons,Et l’étang qui s’écaille‖ au saut de ses poissons.— A gauche une colline‖ à la robe zébrée,De tons riches et chauds‖ par le couchant marbrée ;A droite, au fond des bois,‖ entre de noirs rochers,Des hameaux inconnus‖ trahis par leurs clochers ;Plus loin, transition‖ de la terre au nuage,Un anneau de lapis‖ fermant le paysage.— Un vrai panorama‖ vivant et bigarré,Par un pinceau divin‖ ardemment coloré,Comme n’en fit jamais‖ jaillir de sa palette,Miroir où l’arc-en-ciel‖ rayonne et se reflète,Le grand Claude Lorrain,‖ ni Breughel de Velours.— Mais, comme l’on ne peut‖ se promener toujours,On s’asseoit sur un tertre ;‖ on dessine une vue,On fait des vers, on lit,‖ ou l’on passe en revueSes jeunes souvenirs‖ et ses rêves d’amour,Si longtemps caressés‖ et perdus sans retour ;On rebâtit sa vie‖ au néant écroulée,On voit ce qu’elle était,‖ ou joyeuse ou troublée,On examine à fond‖ ses plaisirs, ses douleurs,Et souvent la balance‖ est du côté des pleurs.— Comme en un palimpseste,‖ à travers d’autres signes,D’un ancien manuscrit‖ ressuscitent les lignes ;Le roman de l’enfance‖ à travers le présentReparaît tout entier,‖ — calme, pur, innocent,— Idylle de Gessner,‖ conte de Berquin, — roseEt suave peinture‖ où soi-même l’on pose :L’on compare son moi‖ du jour au moi passé,Et pour quelques instants‖ le monde est effacé.— Rien de mieux ; — mais l’hiver,‖ en janvier, quand la neigeS’entasse aux toits blanchis,‖ quand la rafale assiègeVotre vitre qui tremble‖ et qui frissonne, — à quoi,Mon Dieu, passer le temps ?‖ — Il faut se tenir coi,Se bien claquemurer,‖ et, les talons dans l’âtre,Parler chasse et gibier‖ à quelque gentillâtre,Faire un cent de piquet‖ avec monsieur l’abbé,Lire un ancien Mercure,‖ ou, — galant Sigisbé,Pour passer au salon‖ prendre par sa main sècheUne mistress Gryselde‖ ennuyeuse et revêche,Vrai portrait de famille‖ à son cadre échappé,Écu dans d’autres temps‖ d’un autre coin frappé ;Courtiser à l’écart‖ une petite niaiseSortant de pension,‖ — toute rouge et tout aise,Qui prend feu dès l’abord‖ au moindre aveu banal,Et s’imagine avoir‖ trouvé son idéal ;Écouter un dandy,‖ Brummel de la province,Beau papillon manqué‖ qui, pour être plus mince,Barde ses flancs épais‖ d’un corset et d’un busc,Et comme un vieux blaireau‖ pue à vingt pas le musc ;Et le maire du lieu,‖ docte et rare cervelle,D’un air mystérieux‖ colportant sa nouvelle.— Autant et mieux, ma foi,‖ vaudrait être penduQue rester enfoui‖ dans ce pays perdu.
1831
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 44((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a chaume / arome féminine, classiqueb vert / d’hiver masculine, non classiquea promène / mène féminine, classiqueb onduleux / bleus masculine, classiquea virginale / amicale féminine, classiqueb diamant / moment masculine, classiquea haie / effraie féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquea rosée / demi-brisée féminine, classiqueb coudriers / graviers masculine, classiquea chevelure / pure féminine, classiqueb vent / mouvant masculine, classiquea grenouille / rouille féminine, classiqueb d’azur / pur masculine, classiquea queue / bleue féminine, classiqueb ainsi / ici masculine, classiquea avenue / nue féminine, classiqueb moissons / poissons masculine, classiquea zébrée / marbrée féminine, classiqueb rochers / clochers masculine, classiquea nuage / paysage féminine, classiqueb bigarré / coloré masculine, classiquea palette / reflète féminine, classiqueb Velours / toujours masculine, classiquea vue / revue féminine, classiqueb d’amour / retour masculine, classiquea écroulée / troublée féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea signes / lignes féminine, classiqueb présent / innocent masculine, classiquea rose / pose féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquea neige / assiège féminine, classiqueb quoi / coi masculine, classiquea l’âtre / gentillâtre féminine, classiqueb l’abbé / Sigisbé masculine, classiquea sèche / revêche féminine, classiqueb échappé / frappé masculine, classiquea niaise / aise féminine, classiqueb banal / idéal masculine, classiquea province / mince féminine, classiqueb busc / musc masculine, classiquea cervelle / nouvelle féminine, classiqueb pendu / perdu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources