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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833

Paris

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 84 vers

Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert
Das zischt und quirlt, das zieht und plappert !
Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt !Gœthe, Faust.

Quand il voit le soleil,‖ déchirant le nuage,De splendides rayons‖ illuminer sa cage,Et comme un lion d’or‖ secouer, dans le bleuQui se fait à l’entour,‖ sa crinière de feu,L’aigle prisonnier bat‖ avec son aile forteLes lourds barreaux de fer‖ tant qu’il se tue ou sorte.— Mon âme est faite ainsi :‖ dans mon corps en prison,Elle cherche à son vol‖ un plus large horizon ;Quand sur elle d’en haut‖ la sainte PoésieAbaisse son regard,‖ de grands désirs saisie,Elle voudrait surgir‖ jusqu’au clair firmamentAfin d’y respirer‖ largement, librement,Entre la terre et Dieu,‖ bien par delà les nuesEt les plaines d’azur,‖ régions inconnues,L’air limpide, l’air vierge,‖ où jamais souffle humainNe passe, où l’ange seul‖ retrouve son chemin ;Car elle manque d’air,‖ mon âme, dans ce mondeOù la presse en tous sens‖ de son étreinte immondeUne société‖ qui retombe au chaos,Du rouge sur la joue‖ et la gangrène aux os !Il lui faudrait des monts‖ aux cheveux blancs de neige,De grands rochers à pic,‖ trônes géants où siège,Ayant pour marchepied‖ le vertige et l’effroi,La majesté muette‖ et sombre du grand Roi.Il lui faudrait la voix‖ du tonnerre qui rouleSes mugissements sourds‖ comme des bruits de foule ;Le torrent qui bondit‖ entre les rocs qu’il fond,Se tord comme un damné‖ dans l’abîme sans fond,Jette ses forts abois‖ qu’on entend d’une lieue,Et, tout échevelé,‖ semble la pâle queueDu cheval de la mort‖ au livre de saint Jean.Il lui faudrait au soir‖ la lune voyageant,Non sur l’angle des toits,‖ mais sur les cimes grêlesDes sapins déployant‖ leurs bras comme des ailes,Les arêtes des pics‖ et les tours du manoirDe leurs fronts ardoisés‖ découpant le ciel noir.— Elle n’a pas cela,‖ mon âme, non pas mêmeL’humble petit coteau,‖ la campagne qu’elle aime,Le vallon frais et creux,‖ les sveltes peupliersDont la bise de nuit‖ berce les fronts pliés,La chaumière des bois,‖ poussant en bleus nuagesSon filet de fumée‖ à travers les feuillages,Et dont le toit moussu‖ porte sur son veloursDes fleurs tous les printemps,‖ des pigeons tous les jours ;Le jardin et son puits‖ que festonne une vigne,Où, des choux à propos‖ interrompant la ligne,Se pavane un rosier‖ que votre main sema ;Asile calme et vert‖ comme en peint Hobbéma,Où les chuchotements‖ dont est fait le silenceTroublent seuls du rêveur‖ la douce somnolence !Non pas même cela :‖ mais la ville aux cent bruitsOù de brouillards noyés‖ les jours semblent des nuits,Où parmi les toits bleus‖ s’enchevêtre et se cogneUn soleil terne et mort‖ comme l’œil d’un ivrogne ;Des tuyaux hérissant‖ le faîte des maisonsQue bat la pluie à flots‖ dans toutes les saisons,Une fumée ardente‖ et de couleur de rouilleTraînant ses longs anneaux‖ sur le ciel qu’elle souille,Les murs repeints à neuf,‖ ou noircis par le temps,Jaunes, rouges et verts,‖ semblables aux tartansDes montagnards d’Écosse,‖ et les vieilles églisesAu sein de la vapeur‖ dressant leurs flèches grises,Et leurs longs arcs-boutants‖ inclinés de façonQu’on croirait à les voir‖ des côtes de poisson ;Puis le peuple grouillant,‖ qui se heurte et se rue,Fashionables musqués,‖ gueux à mine incongrue,Grisettes au pied leste,‖ au sourire agaçant,Beaux tilburys dorés‖ comme l’éclair passant,Charrettes, tombereaux,‖ ouvrant avec leurs roues,Comme des nefs dans l’onde,‖ un sillon dans les boues ;— De l’or et de la fange.‖ — Incroyable chaos,Babel des nations,‖ mer qui bout sans repos,Chaudière de damnés,‖ cuve immense où fermente,Vendange de la mort,‖ une foule écumante,Haillons troués à jour‖ comme un crible, où le ventGlisse apportant la fièvre‖ et le trépas souvent ;Brocarts d’or et d’argent‖ roides de pierreries,Des yeux cernés et bleus,‖ des figures flétries,Du pain dur que l’on mange‖ à la sueur du front,Oisifs de leurs deux mains‖ frappant leur ventre rond ;Perpétuel contraste,‖ éternelle antithèse,Paris, la bonne ville,‖ ou plutôt la mauvaise,Longs grincements de dents‖ et beaux concerts. Voilà !— Cependant moi, poëte‖ et peintre, je vis là.

1831.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
42((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a nuage / cage féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea forte / sorte féminine, classiqueb prison / horizon masculine, classiquea Poésie / saisie féminine, classiqueb firmament / librement masculine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb chaos / os masculine, classiquea neige / siège féminine, classiqueb l’effroi / Roi masculine, classiquea roule / foule féminine, classiqueb fond masculine, classiquea lieue / queue féminine, classiqueb Jean / voyageant masculine, non classiquea grêles / ailes féminine, classiqueb manoir / noir masculine, classiquea même / aime féminine, classiqueb peupliers / pliés masculine, classiquea nuages / feuillages féminine, classiqueb velours / jours masculine, classiquea vigne / ligne féminine, classiqueb sema / Hobbéma masculine, classiquea silence / somnolence féminine, classiqueb bruits / nuits masculine, classiquea cogne / ivrogne féminine, classiqueb maisons / saisons masculine, classiquea rouille / souille féminine, classiqueb temps / tartans masculine, classiquea églises / grises féminine, classiqueb façon / poisson masculine, classiquea rue / incongrue féminine, classiqueb agaçant / passant masculine, classiquea roues / boues féminine, classiqueb chaos / repos masculine, classiquea fermente / écumante féminine, classiqueb vent / souvent masculine, classiquea pierreries / flétries féminine, classiqueb front / rond masculine, classiquea antithèse / mauvaise féminine, classiqueb Voilà / là masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources