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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1778· Poesies diverses

Les plaintes du malheureux

Nicolas Joseph Laurent Gilbert· 64 vers

Le jour fuit, la nuit naît, prompte à s’évanouir ;Tout passe, et ma douleur paroît seule éternelle !Je cours après des biens dont je ne puis jouir :Aux cris du malheureux la fortune est rebelle.Point d’espoir de repos… l’abaissement, la faim,Les pleurs, le désespoir, voilà mon apanage.Mes talents, ma vertu, mes veilles, tout est vain ;Ma misère et mes maux croissent avec mon âge.Que devenir ? que faire ? ô mort, à mon secours !Viens, finis mes tourments ; et pourquoi vis-je encore ?Pour souffrir, pour traîner d’insupportables jours ?La mort aussi me fuit !… vainement je l’implore…Dieu cruel ! réponds-moi. Quels sont donc tes desseins,En me chargeant ainsi du poids de l’infortune,Tandis qu’autour de moi je vois tous les humainsM’étaler un bonheur dont l’aspect m’importune ?Hélas ! si tu ne veux qu’éprouver ma vertu,C’est trop me tourmenter, je la sens qui chancelle ;Le besoin la balance, et va triompher d’elle.Arrête… malheureux ! que je suis combattu !Il est donc vrai que l’homme, en proie à la misère,Malgré lui vers le crime est souvent entraîné…Malheur à ceux dont je suis né !Père aveugle et barbare ! impitoyable mère !Pauvres, vous falloit-il mettre au jour un enfantQui n’héritât de vous qu’une affreuse indigence ?Encor si vous m’eussiez laissé votre ignorance,J’aurois vécu paisible en cultivant mon champ…Mais vous avez nourri les feux de mon génie ;Mais, vous-mêmes, du sein d’une obscure patrieVous m’avez transporté dans un monde éclairé.Maintenant au tombeau vous dormez sans alarmes,Et moi… sur un grabat arrosé de mes larmes,Je veille, je languis par la faim dévoré,Et tout est insensible aux horreurs que j’endure ;Tout est sourd à mes cris ; tout dort dans la nature,Dans les bois, à la ville, aux champs et sur les flots.

Le M, au teint de rose et l’ami du repos,Ronfle nonchalamment étendu sur la plume ;Et jusqu’à l’artisan qui, dès l’aube du jour,Faisant sous un marteau retentir son enclume,Donne aux époux voisins le signal de l’amour,Tout repose endormi dans l’oubli de ses peines.Mes yeux seuls sont ouverts, je suis seul malheureux…Seul, je remplis les airs de mes cris douloureux ;Seul, de tous les penchants mon cœur porte les chaînes.L’honneur, qui, me berçant de l’espoir d’un grand nom,M’emporte malgré moi sur les pas d’Apollon,L’ambition de For, la jalousie impure,Et lamour, pour tout autre une source de biens,Me causent plus de maux que la faim la plus dure.Heureux cent fois le pauvre à qui de doux liens,Peuvent faire oublier les soucis de la vie !Heureux, bien plus heureux cet homme de génieQui, placé dans l’aisance et cultivant les arts,N’a pas besoin d’appui pour fixer nos regards !Il vole à tire d’aile au temple de mémoire.Semblables aux beautés qui vont baissant les yeuxA l’aspect d’un soleil brûlant et radieux,Les grands le craindront tous, éblouis de sa gloire…Et moi, moi, malheureux, j’aurai beau travailler,Je vivrai dans l’oubli… la muse mercenaireD’un éclat glorieux ne peut jamais briller…Mais cessons de me plaindre, et tremblons de déplaire.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources