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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cap Éternité, 1919· Les étoiles filantes

Crémazie

Charles Gill· strophes variées, alexandrins et décasyllabes, 114 vers

I

Ô Crémazie !‖ ô sombre destinée !Ô dur exil !‖ ô tombe abandonnée !…Par la Vie et la MortTu fus trahi ;‖ car même dans ta cendre,Le Canada‖ n’a daigné te défendreContre le sort.

Nous te laissions‖ languir aux gémoniesMalgré tes chants,‖ malgré les harmoniesQue ta voix modula ;Mais une basse‖ et dégradante offenseA cravaché‖ notre reconnaissance,Et nous voilà !

C’est plus qu’un nom,‖ c’est toute la PatrieQue le transfuge‖ insulteur a flétrieAvec ton souvenir ;C’est sur nos cœurs‖ indignés que retombeCe que l’injure‖ a vomi sur ta tombePour l’avilir.

Ô trépassé !‖ pour toi la Terre est tendreEn te donnant‖ de ne pouvoir entendreLa voix des renégats ;Mais par delà‖ les vagues en démence,Le cri d’un peuple,‖ au fond du noir silenceTu l’entendras !

Ce vers sublime‖ accordé sur ta lyre,Que le drapeau‖ de Carillon inspireAu vieillard à genoux,Nous le clamons‖ à ta grande poussière :« Vous qui dormez‖ dans votre froide bière,Réveillez-vous ! »

Assez longtemps,‖ poète, ta mémoireA reposé‖ dans une paix sans gloire.Sous le laurier fané ....Voici venir‖ l’aurore grandiose !Réveille-toi‖ pour ton apothéose :L’heure a sonné !

II

Le premier parmi nous,‖ aux voûtes souverainesIl a plané, le front‖ perdu dans les éclairs ;Il a fait résonner‖ la fierté des beaux versDans le ciel constellé‖ des gloires canadiennes.

Et sur notre Parnasse‖ il reste le plus grandPar la forme énergique‖ et la haute penséeQui voltige, amplement‖ limpide et cadencée,Du frisson triomphal‖ au sanglot déchirant.

Attentif à l’écho‖ de nos magnificences,Il a, du drapeau blanc‖ déroulant les vieux plis,Salué la splendeur‖ morte des fleurs de lys,Et sa Muse a pleuré‖ sur nos désespérances.

Et comme avec l’épée‖ altière des aïeuxIl a taillé son œuvre‖ à même notre drame ;Tout le rêve d’un peuple‖ a tenu dans son âmePareille au lac géant‖ qui reflète les deux.

Plus tard, il s’est ému‖ devant le Tricolore,Étant de ces vaillants‖ et fidèles soldatsDont l’amour filial‖ ne se mesure pasAux teintes du drapeau‖ que la Patrie arbore.

Les siècles, de son nom‖ devront se souvenir,Si la fatalité‖ nous ravit à la gloire ;Il fait revivre en nous‖ les grandeurs de l’histoire,Et nous vivrons par lui‖ dans l’immense avenir.

Souvent, au cours de l’âge,‖ une voix inspiréeQui vibre, seul écho‖ d’un peuple enseveli,Réveille, au fond des temps‖ comme au fond de l’oubli,Le passé de ce peuple‖ et sa langue sacrée.

Nous l’aimons pour les chants‖ auxquels il préluda,Pour le verbe qui vit‖ quand meurent les empires,Nous dont le cœur français‖ palpite au son des lyres,Nous l’aimons pour la France‖ et pour le Canada !

Le rêveur s’endormit,‖ emporté par ses ailesDans les vertigineux‖ lointains de l’Idéal,Et tomba brusquement,‖ sur le pavé banalBrisant à tout jamais‖ son bandeau d’étincelles…

Il a sombré dans les‖ abîmes d’une loiQui punit l’imprudence‖ et sauve l’infamie,Naufragé ballotté‖ sur une onde ennemieOù la ruse est boussole‖ avant la bonne foi.

Il s’est, devant la honte,‖ enfui dans la misère.Du même coup, le sort‖ l’a deux fois exilé,Puisqu’au scintillement‖ de l’azur étoiléSa Muse pour toujours‖ a fermé sa paupière.

Toute l’affliction,‖ tout le deuil, tout le fielDe sa tragique fin‖ l’a rendu vénérable ;Non moins que le génie‖ au souffle impérissable,La profonde douleur‖ l’a rapproché du ciel !

III

Les bords du Saint-Laurent‖ reverront le vieux maître,Car nous joindrons bientôt,‖ pour le faire renaître,La majesté du marbre‖ à l’éternel airain.Pour qu’il ne souffre plus‖ et jamais ne s’envole,Nous le scellerons bien‖ dans le double symboleDe l’airain qui demeure‖ et du marbre serein.

Quand il sera debout,‖ si parfois la poussièreQue soulève le vent‖ des grands chemins, altèreL’éclat des traits de bronze‖ ou du blanc piédestal,L’aube compatissante‖ aux splendeurs profanées,Avant que l’astre roi‖ n’éveille les journées,Lavera cet affront‖ dans son divin cristal.

Et dans l’immensité‖ de notre âme fervente,Nous lui ferons une autre‖ aurore éblouissanteDont les pleurs laveront‖ les taches du passé.Sur sa gloire, à nos yeux‖ déjà marmoréenne,Comme sur la statue‖ où l’aube en pleurs s’égrèneQuelque chose de pur‖ aura tout effacé.

Immobile à jamais‖ dans sa noble attitude,Nous le dresserons haut‖ devant la multitude,Entre le Mont-Royal‖ et le fleuve géant ;Ainsi que dans son œuvre‖ effleurant les nuages,Il faut qu’il apparaisse‖ au long regard des âges,Enfin maître du sort‖ et vainqueur du néant.

Nous irons contempler,‖ par un matin de fête,Le soleil des grands jours‖ auréolant sa tête,Comme d’un diadème‖ auguste de clarté ;Et tout émus d’avoir‖ compris le sens des choses,Nous connaîtrons l’orgueil‖ de couronner de rosesUn front couronné d’or‖ par l’immortalité !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
11(aabccb) 12(abba)
Mètre
Alexandrins et décasyllabes (78 de 12, 24 de 10, 6 de 4, 6 de 6)· profil 6, 4, 4+6, 6−6
Strophes
7 quatrains, 5 sizains
Mots à la rime
a destinée / abandonnée féminine, classiqueb Mort / sort masculine, classiquec cendre / défendre féminine, classiquea gémonies / harmonies féminine, classiqueb modula / voilà masculine, classiquec offense / reconnaissance féminine, classiquea Patrie / flétrie féminine, classiqueb souvenir / l’avilir masculine, classiquec retombe / tombe féminine, classiquea tendre / entendre féminine, classiqueb renégats / l’entendras masculine, classiquec démence / silence féminine, classiquea lyre / inspire féminine, classiqueb genoux / Réveillez-vous masculine, classiquec poussière / bière féminine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb fané / sonné masculine, classiquec grandiose / apothéose féminine, classiquea souveraines / canadiennes féminine, classiqueb éclairs / vers masculine, classiquea grand / déchirant masculine, classiqueb pensée / cadencée féminine, classiquea magnificences / désespérances féminine, classiqueb plis / lys masculine, classiquea aïeux / deux masculine, classiqueb drame / âme féminine, classiquea Tricolore / arbore féminine, classiqueb soldats / pas masculine, classiquea souvenir / avenir masculine, classiqueb gloire / l’histoire féminine, classiquea inspirée / sacrée féminine, classiqueb enseveli / l’oubli masculine, classiquea préluda / Canada masculine, classiqueb empires / lyres féminine, classiquea ailes / d’étincelles féminine, classiqueb l’Idéal / banal masculine, classiquea loi / foi masculine, classiqueb l’infamie / ennemie féminine, classiquea misère / paupière féminine, classiqueb exilé / étoilé masculine, classiquea fiel / ciel masculine, classiqueb vénérable / impérissable féminine, classiquea maître / renaître féminine, classiqueb airain / serein masculine, classiquec s’envole / symbole féminine, classiquea poussière / altère féminine, classiqueb piédestal / cristal masculine, classiquec profanées / journées féminine, classiquea fervente / éblouissante féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquec marmoréenne / s’égrène féminine, classiquea attitude / multitude féminine, classiqueb géant / néant masculine, classiquec nuages / âges féminine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb clarté / l’immortalité masculine, classiquec choses / roses féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources