Le Cap Éternité, 1919· Les étoiles filantes
Du blanc, de l’azur et du rose
Pour orner l’or fin‖ de son médaillon.Grand’mère demande‖ un portrait de Rose,Mais la belle enfant,‖ moins qu’un papillonNous ferait l’honneur‖ d’un semblant de pose
Puisque j’ai garni‖ ma palette en vain,Je voudrais, aux sons‖ berceurs de la lyre,Le front inspiré‖ par l’art souverain,En des strophes d’or‖ chanter son sourire.
Et ma plume, hélas !‖ ne saurait fixerCes traits dont l’image‖ en mon âme reste.Car mon style obscur‖ ne peut enchâsserDans le verbe humain‖ la beauté céleste.
Non ! pour réussir‖ en vers ce portrait,Pour prêter la vie‖ à ce frais mélangeDe pureté rose‖ et blanche, il faudraitUne plume prise‖ à l’aile d’un ange.
Bonne grand’maman,‖ si vous voulez voirVotre Rose peinte,‖ à l’heure où le soirAvec le sommeil‖ descend sur la Terre,Dites-lui ceci :‖ — « Ferme ta paupièreEt ne bouge plus,‖ comme si dodoSur tes jolis yeux‖ mettait son bandeau.Te voyant ainsi,‖ plus faible et plus belle,Sur toi ton bon ange‖ étendra son aileToute grande, afin‖ de te garder mieuxContre l’Esprit noir‖ et mystérieux.Lors, en tapinois,‖ sans bruit et bien vite,Dérobe au satin‖ léger qui t’abriteUne plume… Prends !‖ sans peur d’offenserTon aîné du Ciel ;‖ on ne peut blesserLes anges qu’au cœur :‖ ils n’ont de la peineAu fond de leur âme‖ auguste et sereine,Que si leurs amis‖ les petits enfantsOnt de gros chagrins‖ ou font les méchants…Mets le blanc trésor‖ sous la blanche toileDe ton oreiller :‖ un rayon d’étoileViendrait le chercher.‖ Ce que tu voudras,Avec ce joyau‖ demain tu l’auras…Bonne nuit !… Ton ange‖ attend ta prière.Avant de dormir,‖ ferme ta paupière. »
Dans le tiède nid‖ de son doux sommeil,Si Rose demain‖ retrouve, au réveil,La plume arrachée‖ à l’aile divineSur laquelle un flot‖ de rosée en pleursMêle des éclats‖ perlés aux pâleursDe la noble hermine,Toutes ces clartés‖ pour vous décrirontLes neiges du cœur,‖ le marbre du front,Et la gamme blanche‖ égrenant ses notesSur le col de cygne‖ où la puretéMet de blancs frissons,‖ et l’émail lactéNacrant les quenottes.Le pétale pris‖ au grand lys ailé,A pu sillonner‖ l’azur constelléDont la majesté‖ l’a baigné de gloire ;Et, dans le nocturne‖ éblouissement,Des rayons de lune‖ ont pieusementArgenté sa moire.Aussi dira-t-il‖ combien le cristalDe l’iris est bleu,‖ sur quel idéalDe limpidité‖ s’ouvre la prunelle,Et par quel effet‖ du mystérieuxIl fait clair de lune‖ au fond des beaux yeuxDe mademoiselle.L’aile interrompait‖ son cours vers le solPour illuminer‖ plus longtemps son volAu rayonnement‖ des apothéoses.Il faut le miroir‖ de ce souvenirQui dans les levants‖ vit s’épanouirLes nuages roses,Pour énumérer‖ tous les incarnatsNuançant l’oreille‖ aux plis délicatsOù la mèche d’or‖ librement se joue,Et, sans les meurtrir‖ sous des mots trop lourds,Décrire la lèvre‖ et le fin veloursDe la rose joue.Le fragment sacré,‖ dans l’éther sans finA porté l’essor‖ du fier séraphin,Parmi des froufrous‖ d’ailes éperdues.Ayant pu sonder‖ le mystère bleu,Mieux qu’un astre ouvrant‖ son grand œil de feuSur les étendues,Il saura parler‖ d’un autre infiniPour nous révéler‖ le foyer béniDont le cœur de Rose‖ a gardé la flamme…Et nous comprendrons‖ le rêve enchantéQui doit voltiger‖ dans l’immensitéDe sa petite âme.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abab] 20[aa] 8[abba]
- Mètre
- Décasyllabes surtout (80 de 10, 8 de 5)· profil 5, 5+5
- Mots à la rime
- a médaillon / papillon masculine, classiqueb Rose / pose féminine, classiquea vain / souverain masculine, classiqueb lyre / sourire féminine, classiquea fixer / enchâsser masculine, classiqueb reste / céleste féminine, classiquea portrait / faudrait masculine, classiqueb mélange / ange féminine, classiquea voir / soir masculine, classiquea Terre / paupière féminine, classiquea dodo / bandeau masculine, classiquea belle / aile féminine, classiquea mieux / mystérieux masculine, classiquea vite / t’abrite féminine, classiquea d’offenser / blesser masculine, classiquea peine / sereine féminine, classiquea enfants / méchants masculine, classiquea toile / d’étoile féminine, classiquea voudras / l’auras masculine, classiquea prière / paupière féminine, classiquea sommeil / réveil masculine, classiquea divine / hermine féminine, classiqueb pleurs / pâleurs masculine, classiquea décriront / front masculine, classiquea notes / quenottes féminine, classiqueb pureté / lacté masculine, classiquea ailé / constellé masculine, classiquea gloire / moire féminine, classiqueb éblouissement / pieusement masculine, classiquea cristal / idéal masculine, classiquea prunelle / mademoiselle féminine, classiqueb mystérieux / yeux masculine, classiquea sol / vol masculine, classiquea apothéoses / roses féminine, classiqueb souvenir / s’épanouir masculine, classiquea incarnats / délicats masculine, classiquea joue féminine, classiqueb lourds / velours masculine, classiquea fin / séraphin masculine, classiquea éperdues / étendues féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea infini / béni masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb enchanté / l’immensité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources