Le Fer rouge, 1870
XI. Même éprouvée
Même éprouvée ainsi‖ que je te vois, ô France !Dans ces temps douloureux‖ où tes plus jeunes filsVont mourir pour ta délivrance,Et lancent aux échos‖ les suprêmes défis ;
Avec tes champs brûlés,‖ tes forêts sépulcralesOù reviennent, le soir,‖ des fantômes sanglants,Avec tes hameaux pleins de râles,Que lèche l’incendie‖ aux reflets aveuglants ;
Sanglotant, par moments,‖ comme une pauvre femmeQui se lamente auprès‖ de son foyer désert,Montrant le couteau que l’infâmeEn fuyant a laissé‖ dans ton flanc entr’ouvert ;
Oui, France ! Même en deuil‖ et sur tant de victimesPromenant lentement‖ ton regard triste et fier,Et penchée au bord des abîmes,Je te préfère encore‖ à la France d’hier ;
À la France joyeuse,‖ à la France éclatanteOù, comme des serpents,‖ rampaient les délateurs,Où la vénalité contenteMêlait dans son bazar‖ filles et sénateurs.
Et pourtant, cette France‖ à voir était superbe ;Elle gaspillait l’or,‖ elle chantait gaîment,Elle avait au front une gerbeDe strass qui remplissait‖ l’œil d’éblouissement ;
Musiques, danses, chants,‖ personnages obliques,Ministres frauduleux‖ décorant des forçats ;L’honneur, les libertés publiquesAyant pour tout refuge‖ ou Bicêtre ou Mazas ;
La presse basse et vile‖ ou sinon muselée,Ayant pour noms Tarbé,‖ Wolff, Aurélien Scholl,Ainsi qu’une grue affolée,Riant de voir tomber‖ les vaincus sur le sol !
Fard, paillettes, clinquant,‖ velours, robes de soie,Orgie, oubli de tout,‖ ni pudeur, ni remord ;Oui, mais sous toute cette joie,On sentait vaguement‖ comme une odeur de mort.
C’est que tout était mort‖ en effet, ou sénile,Et rien ne réveillait‖ ces obstinés dormants,Même quand du fond de son îleVictor Hugo faisait‖ tonner les châtiments !
Par instants, un vieillard,‖ pénible à voir, teint blême,Chancelant, fatigué,‖ jaune, faisant horreur,Dans ce bal de la mi-carêmePassait, et l’on disait‖ tout bas : « c’est l’empereur. »
Sa femme et son enfant‖ suivaient, comme des ombres,Ce spectre dégradé‖ qu’un archange poursuit,Et les chants devenaient plus sombres,Et l’on sentait passer‖ le vent froid de la nuit.
Ô France ! Ta douleur‖ vaut mieux que cette joie.Tu saignes, mais tu vis,‖ mais tu dresses le frontSous l’orage qui le foudroie ;Mais à tes ennemis‖ tu rejettes l’affront ;
Mais tu comprends les mots‖ d’honneur et de patrie ;Ton courage s’accroît‖ de tous les maux soufferts ;D’autant plus forte que meurtrie,Tu fais une arme avec‖ les débris de tes fers !
L’épreuve sera courte.‖ Un nouveau sang afflueDans tes veines, ô France !‖ Un sang pur et vermeil.Tes fils ont l’âme résolue,Et sauront triompher‖ demain, au grand soleil !
Ô France ! Entends chanter‖ les voix libératrices ;L’avenir est prochain‖ qui, d’un doigt enchanté,Ferme tes nobles cicatricesD’où jaillira pour tous‖ la jeune liberté ;
Et si, que ce penser‖ sur les lâches retombe !On doit voir brusquement‖ s’éteindre ton flambeau,Ô France ! Descends dans la tombe,Et meurs libre ! Ton sort‖ n’en sera pas moins beau !
5 octobre.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (51 de 12, 17 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a France / délivrance féminine, classiqueb fils / défis masculine, classiquea sépulcrales / râles féminine, classiqueb sanglants / aveuglants masculine, classiquea femme / l’infâme féminine, classiqueb désert / entr’ouvert masculine, classiquea victimes / abîmes féminine, classiqueb fier / d’hier masculine, classiquea éclatante / contente féminine, classiqueb délateurs / sénateurs masculine, classiquea superbe / gerbe féminine, classiqueb gaîment / d’éblouissement masculine, classiquea obliques / publiques féminine, classiqueb forçats / Mazas masculine, classiquea muselée / affolée féminine, classiqueb Scholl / sol masculine, classiquea soie / joie féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea sénile / île féminine, classiqueb dormants / châtiments masculine, classiquea blême / mi-carême féminine, classiqueb horreur / l’empereur masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb poursuit / nuit masculine, classiquea joie / foudroie féminine, classiqueb front / l’affront masculine, classiquea patrie / meurtrie féminine, classiqueb soufferts / fers masculine, classiquea afflue / résolue féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea libératrices / cicatrices féminine, classiqueb enchanté / liberté masculine, classiquea retombe / tombe féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Fer rouge, Bruxelles, Poulet-Malassis, 1870· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources