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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Almanach

Soir de paris

Émile Goudeau· 45 vers

— Où vas-tu ce soir, ô rêve de joie ?Les trottoirs sont longs sous les pas tremblants.— Mais l’azur est doux, et le gaz déploieSur le noir du soir des papillons blancs :Au désir d’amour mou rêve est en proie.O les mains de fée et les yeux de soie,Les baisers de chair froids et violents ! —Où vas-tu ce soir, mon rêve de joie ?Les trottoirs sont longs sous les pas tremblants.

— Où vas-tu ce soir, ô rêve d’angoisse ?L’air est aussi gai qu’il était hier.— Mais dans le réel le désir se poisse,Le fond des flacons a le goût amer.La cloche de Dieu tinte à la paroisse.La chauve-souris en passant me froisseEt donne un frisson à ma pauvre chair…— Où vas-tu ce soir, mon rêve d’angoisse ?L’air est aussi gai qu’il était hier.

— Où vas-tu ce soir, ô rêve de gloire ?L’avenir est clos par l’arrêt de mort.— Mais on ne peut pas toujours rire et boire !Rien n’est aussi beau qu’un loyal effort :Inscrire son nom aux pages d’histoire,Piquer son rayon dans la voûte noireOù depuis longtemps la lune s’endort. —Où vas-tu ce soir, ô rêve de gloire ?L’avenir se clôt par l’arrêt de mort.

— Où vas-tu ce soir, rêve de folie ?Rêve de folie, où vas-tu ce soir ?— Qu’importent les yeux de fille jolie ?Qu’importe la joie ou le désespoir ?An nocturne ciel c’est une embellieQui colore en bleu la mélancolie ;Les lutins d’azur dansent dans le noir.— Où vas-tu ce soir, rêve de folie ?Rêve de folie, où vas-tu ce soir ?

Où vas-tu ce soir ?… Prends garde à la Lune !C’est un astre mort qui tue en passant.— Mais je n’ai souci de terreur aucuneDans l’aimé Paris noir et frémissant.La tristesse est blonde et la joie est brune,Elles vont à deux chercher l’infortune,Et vivre c’est vivre en les bénissant.— Va-t’en donc, le soir, sous le ciel de Lune,C’est un astre doux qui rêve en passant.

45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources