Au pays de Manneken-pis, 1883
Mineures
JE tiens en haine ces mazettesCourant le soir les guilledous,Se vendant pour des anisettes,Parlant aigre mais buvant doux.
Oui, j’ai l’horreur de ces gaminesAux jeunes instincts malfaisants.J’abhorre leurs gestes, leurs minesDéjà perverses, de seize ans !
D’un vice niais fleurs précocesS’étiolant en une nuit,Que glaner dans ces tristes cosses,Leurs corsets, où niche l’ennui ?
Elles portent des gorges platesSans nul frisson avant-coureur.Peut-on aimer vraiment ces lattesA faire haïr la maigreur ?
Cependant il n’est pas de fêtesOù ces puériles beautés,Parmi les foules stupéfaites,N’arborent leurs sottes gaîtés.
Noceuses la nuit pour leurs robes,Le jour travaillant pour leur faim,D’aucunes sont fleuristes probes,D’autres blanchisseuses de fin,
Par-ci piqueuses de bottinesEt par-là piqueuses de gants,Les autres taillent, libertines,La chemise des élégants.
Leur nid ? c’est la vague mansardeOù rôde un musc de mauvais lieu.En tête du lit dur luisardeQuelque Vierge ou quelque bon-Dieu.
Quand les guignons les abandonnentElles épousent des coucousSans cour ni sexe, et qui leur donnentMoins d’heures douces que de coups !
Chez elles jamais rien n’accuseLes tressauts d’un tempérament :Sans passion et sans excuseElles se livrent bêtement.
Leurs amours sont des flâneries.L’homme pour elles n’est qu’un brasA les conduire aux brasseries,A les poser aux Alhambras.
Sans soif, — ainsi qu’elles caressent, —Elles boivent comme des trous.Leurs cerveaux constamment paressent :Elles n’ont ni mots, ni froufrous
Et conservent aux équipées ;Intacte, leur mince raison ;O désespérantes poupéesDont le ventre est rempli de son !
Elles n’ont ni désir, ni rêve,Ni rire intelligent, ni pleur :Ces piteuses fillettes d’ÈveOnt croqué la pomme en sa fleur.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources