Pierrot macabre, 1886
« C’est dans le cimetière qu’orne »
PERSONNAGES Lætitia . . . . . . . . . . . . . . . . Mlles A. ROSSI. Colombine . . . . . . . . . . . . . . . MAGLIANI. Arlequine . . . . . . . . . . . . . . . L. ROSSI. Arlequin . . . . . . . . . . . . . . . MM. SARACCO. Pierrot . . . . . . . . . . . . . . . . J. HANSEN. Polichinelle / Un squelette . . . . . . F. DUCHAMPS. Le fossoyeur / Un Polichinelle . . . . .Ph. HANSEN. Le maître des cérémonies. . . . . . . . DERIDDER. Un prêtre . . . . . . . . . . . . . . . STEENEBRUGEN. Fantômes, Araignées, Feux-Follets, Squelettes, Hiboux, Pierrots, Pierrettes, Polichinelles, Arlequines.
Premier tableau Le cimetière des pierrots
C’est dans le cimetière qu’orneun monument tout neuf, les ifssous la lune pointant sa corneprennent des gestes convulsifs.De grands hiboux dans les ténèbres,comme aux ballades rococo,ont des ricanements funèbresque répercute au loin l’écho,
Scène Première LE FOSSOYEUR, il creuse la fosse de Colombine.
Le fossoyeur, homme de terre,en rigolant creuse le trouqui doit servir au grand mystèreadmis par monsieur de Rotrou :
« La dure est tendre, la pioche» y pénètre avec volupté,» on jurerait de la brioche,» ce défunt n’est pas dégoûté !» Creusons gaîment, hardi la bêche !» après, nous irons sans remords,» quand viendra Pierrot, ce bobèche,» boire à la santé des chers morts. »
Scène Deuxième. Le fossoyeur, Lætitia
Pendant que l’homme noir bégaieson propos exempt du souci,Lætitia, la fille gaie,survient et, sans l’entendre ainsi,éveille au fond des ossuairesles mélancoliques défuntspétrifiés dans leurs suairesau milieu d’étranges parfums.
Scène Troisième. LE FOSSOYEUR, LÆTITIA, LES MORTS, accourant à son appel.
« Amis, leur dit-elle, rieuse,» Je vous présente le geôlier» de la prison mystérieuse» où vous dormez sans oreiller.» Puisque vous surprenez votre homme» la main à son travail maudit.» vengez-vous ! Qu’il lui soit fait comme» il lit à tant d’autres… J’ai dit. »
La bande, d’un rictus approuve.Chacun salue en insistantle bon fossoyeur qui retrouveavec plaisir ses morts d’antan.
Il veut aller boire. — Les drôlesl’agrippent malgré sa terreurpuis, intervertissant les rôles,ils ont enterré l’enterreur !
Leur joie à l’instant s’enténèbre :il faut regagner le caveau.Au loin une Marche funèbreannonce un collègue nouveau.Ou macrobite ou maugrabine,quel est ce mort de qualité ?Las ! c’est la pauvre Colombinequ’emporte la fatalité.
Scène Quatrième. Entrée du CORTÈGE FUNÈBRE
Un gros de pleureuses précède,en agitant des mouchoirs blancs,le veuf qui sous le chagrin cèdeet pousse des sanglots troublants.
Tristes, bien tristes, les amiesde la jeune morte ; leurs pleursen font autant de jérémiesaux indéniables douleurs :
« O fosse, par toi, la compagne» des belles nuits et des beaux jours,» où nos cœurs battaient la campagne» nous abandonne pour toujours ! »
Voici venir, froid, digne, grave,son bréviaire d’une main,celui que nul Pierrot ne brave :le prêtre au nez de pur carmin.
Le maître des cérémoniessuit d’un air assez détaché.Ses prunelles indéfiniess’allument d’un rayon caché,c’est que le scélérat méditequelque funéraire discours,or, pour cette engeance maudite,les bons discours sont les moins courts.
Des croque-morts apportent, blêmes,le corps de l’adorable enfantorné de lugubres emblèmes,le corsage toujours bouffant.Elle est pâle comme un pétalede lis… son beau corps allongé…oh ! la jolie horizontale !
Pierrot, vêtu de deuil, plongédans une affliction réellequi semble l’étreindre a jamaisse traîne à peine et sanglote : « Elle» est morte, celle que j’aimais ! »Du fond du cœur, il se lamenteet dans ses regrets évidentsil pleure et l’amie et l’amanteet ses parfaits antécédents.
Tout-à-coup, le prêtre a fait signeet chacun va s’agenouillant.Il ouvre son missel, se signe,entame un de Profundis lentinterrompant parfois son zèlemalgré Pierrot qui se morfond,pour priser le tabac que cèleson bréviaire à double fond.Mélangeant les textes, le prêtrefredonne « j’ai du bon tabac… »tandis que son copain, en traître,essaie aussi du makouba !
Pierrot découvre leur manège ;il bondit, la colère teintde pourpre son masque de neigeson bras courroucé les atteint :
« Il faut vraiment que je me dompte» pour vous laisser le cuir intact,» indignes, qui n’avez point honte» d’afficher un si mince tact.» Quoi ! Ton daigne en votre boutique» faire commande de paters» et vous filoutez la pratique…» Dieu vous emporte, mes fraters ! »
Cependant le porte-paroleayant toussé, haut sur talons,développe sa banderole.Plus d’un a pensé : détalons !devant les aunes indigestesdu rouleau que ce Bossuetdéploie à grand renfort de gestes…Combien l’auditoire suait !
« Colombine n’est plus ! Sa vie» vient d’Être fauchée en sa fleur,» à l’amour elle fut ravie» par le Destin écornifleur.» Elle était bonne, elle était belle» et d’une authentique vertu,» à tous les séducteurs rebelle» leur opposant : turlututu ! »
Pierrot morne opine en silence.Sans cesse parle l’orateur.Il distille une somnolencequi pénètre chaque auditeur.
Un ronflement se fait entendre.puis deux, puis trois, puis chacun dort…
Pierrot seul, redevenu tendre,s’élève sur les ailes d’ordu souvenir émerveillable.O Colombine, tu devraissurprendre cet inconsolableen proie à ses désespoirs vrais,ô Colombine !
Mais, que dis-je ?Avec un sourire vermeilla défunte sort, ô prodige !de son léthargique sommeilet se dresse alerte, invincible,tandis que dans l’éloignementun chœur psalmodie, invisible,l’air naïf adorablement :
Au clair de la lune.Mon ami Pierrot,Prête-moi ta plumePour écrire un mot.Ma chandelle est morte,Je n’ai plus de feu,Ouvre-moi la porte,Pour l’amour de Dieu !
Scène Cinquième. COLOMBINE veut s’élancer vers Pierrot, LÆTITIA l’en empêche.
Colombine heureuse à la vuede l’amant qui l’extasia,vers ses lèvres vole ..« O bévue ! »a murmure Lætitia,« Tout doux, l’amoureuse commère,» sache d’abord si sa douleur» est durable ou bien éphémère,» suis-moi ! »L’enfant refoule un pleur,car pour adoucir ses alarmesPierrot n’aura que son linceul .
(Colombine sort, entraînée par Lætitia, un doigt sur les lèvres.)
Scène Sixième. PIERROT, au milieu de son monde endormi.
De ses yeux cascadent les larmesquand l’infortuné se voit seulparmi les dormeurs sacrilèges.Il les réveille à coups de poing,à coups de pied… doux privilègeset sans lesquels de Pierrot, point !
Scène Septième, PIERROT, seul, délivré des intrus, revient au souvenir de Colombine.
Il évoque les folles coursesdans les bois, les soirs empourpréset les siestes aux bords des sources,et les flirtages dans les présoù s’effeuille la marguerite :un peu, beaucoup, puis tendrement,c’était la phrase favoriteclose ainsi : passionnément !
« Moi qui rêvais joie éternelle,» le désespoir au cœur me mord.» La destinée est criminelle,» Hélas ! avant l’amour, la mort !» Eh bien ! Camarde, je l’invoque,» viens me prendre aussi, mène-moi» sur la maigre croupe équivoque» vers les lieux fleuris, pleins d’émoi,» ou, plus Manche que les colombes,» ma Colombine s’envola. »
Scène Huitième. Pierrot, les araignées
« Par mon serre-tête, hola !» vous qui me ratissez les lombes,» suffit ! »En rupture de filsc’est une tribu d’araignéesaux funambulesques profils,Pierrot craint leurs égratignées,puis sur elles, féroce, fond :« allez ailleurs prendre la mouche,il n’est pas pour vous, mon plafond ! »Ah ! l’originale escarmouche !
(Les monstres mis en fuite regagnent leurs tanières.)
Scène Neuvième. Pierrot, les feux-follets
Les paumes fixes à son frontPierrot concentre sa penséemais sa complainte s’interrompt :rapides comme la fusée,éclatent roses, violets.et vers Pierrot dardant leurs langues,des impalpables feux-follets.Pierrot brandit ses mains exsangues« Arrière ! éclipsez-vous d’ici,» point ne veux, flammes infidèles,» de par vous, sentir le roussi.» Comme de vulgaires chandelles» sur l’honneur ! je vais vous moucher !
(Les Feux-follets s’évaporent sous les arbres.)
Scène Dixième. PIERROT, puis les SPECTRES
Éploré, sur la froide tombele pauvret entend se coucher.A deux genoux, sans force, il tombeet, pour s’exhaler mieux, son cœurouvre au large ses cassolettes ..Quel est ce cliquetis moqueur ?Il se dresse… Un jeu de squelettesfrappe ses regards éperdus.La ronde étrangement disloquedes membres noués ou tordus ;on dirait parfois d’une loqueque secoue un vent furibond,parfois, pleine de nerf, la bandese raidit en un maître-bondqui resoude la sarabande.Après un moment de stupeurPierrot veut fuir ces escogriffes,mais, paralysé par la peur,il va tomber entre leurs griffes…
Scène Onzième. Les mêmes, Lætitia
Lætitia songeait à lui.Elle apparaît comme un bon ange,l’éclair dans sa prunelle a lui :« Ça ! dit-elle, je vous dérange,» cadavres qui récalcitrez,» réintégrez tous vos demeures !» Pierrot cher, aux longs yeux bistrés,» je ne veux pas, moi, que tu meures. »
« La mort a pour lui des appas,» A son appel venus…
« Lui-même implorait le trépas :» Nous exaucions sa prière. »
« Arrière, vous dis-je, maudits ! »
(Les spectres fuient en désordre.)
Scène Douzième. PIERROT, LÆTITIA. puis les HIBOUX
Pierrot sauve des spectres sombresdemeure les sens interditsen voyant fondre à larges ombresles hiboux, nocturnes bandits,sur cette enceinte désolée.Le plus sinistre au haut du futqui couronne le mausoléericane et se lient à l’affût.
« Eh ! que me veut ce monstre encore» avec ses rires indécents» et ses yeux que l’enfer décore» de soufre ? »A ses appels pressants,Lætitia qui sur lui veille,se montre, souriante, et sansun mot pousse au monstre…O merveille !Sur le fut ou flambaient les deuxrondes prunelles de phosphoretrouant un visage hideux,se dresse une alléchante amphore ;sous le clair de lune affaibli,elle étincelle, et, sur sa panse,luit ce mot promeneur : OUBLI.Pierrot intrigue, — bien on pense ! —par cet objet tombe du ciel,tourne à l’entour du mausoléeau flacon providentiel.Déjà sa peine est envolée !Il a retrouvé, le larron,sa gourmandise naturelle,et pour atteindre au biberonil voudrait cire sauterelle !
L’ivrogne s’en empare enfin,mais sa prudence se méfie…le bouquet pourtant semble finla couleur, en outre, édifie…« Bast ! à la lune les chagrins» je veux me noyer la mémoire» dans le sang versé par les grains» de la vigne exquise et que moire» un reflet du soleil divin ..» Il boit et d’un gosier avide,sans respirer, tarit le vin.Huis rejette le flacon vide.
La boisson lui monte au cerveauet ressuscite sa tendresse,son cœur éprouve un renouveau !C’est en vain qu’à ses yeux se dresseColombine… Lætitiaseule a pour lui le don des lièvres,il médite une razziade larges baisers sur ses lèvres.Il la prend au corsage, lorsô miracle des griseries !les fleurs merveilleuses, les ors,les cinabres, comme aux féeries,remplacent les sombreurs de deuilde sa solitude première…La scène a changé de coup d’œil :tout est parfums, joie et lumière !
Deuxième tableau Dans les jardins de Lætitia
Ci la Tentation de saintPierrot commence irrésistible.
Divertissement
C’est d’abord un folâtre essaimqui poursuit l’amant corruptibleet lui tend le fruit défendu.
« Mangeons-en, pense l’infidèle,» et nargue au caprice perdu !» si les remords me parlent d’elle» j’ai de quoi les rendre muets :» Ces fronts, ces lèvres, et ces tailles,» ces seins, ces veux, ces cols fluets,» sont pour mon cœur autant d’entailles» par ou pénétrera l’amour ! »
Il rit des angoisses anciennesil a retrouvé son humourtoutes ces femmes sont les siennes,à lui ton » ces fripons minois !Pierrettes ou Polichinelles,Arlequines aux airs sournois,il leur jure amours éternellessans veilles ni sans lendemains ?Et dans ses caresses ferventes,à pleine bouche, à pleines mains,il cueille les roses vivantesdu Jardin de Lætitia !
Mais la lointaine ritournelled’un air qui souvent le scia,le refrain de Polichinelle,résonne et va se rapprochant.
Quelque rival naïf, sans doute,pour s’annoncer a pris ce chant,qu’il vienne ! Pierrot ne redoutenul rival désormais… Le vinlui donne un élan de vaillance :« Ton cri, beau matamore, est vain,» en mon bras droit j’ai confiance ! »
Scène Première. LES PRÉCÉDENTS puis COLOMBINE et les POLICHINELLES.
Est-ce un miracle, en vérité,où le songe aile se combinea l’austère réalité ?il voit s’avancer Colombine,gaie, aux bras de deux galantins.
« Or ça, je rêve !… Est-ce ma mie» qui m’arrive entre ces pantins ?» oh ! non. pour toujours endormie» ce n’est pas elle .. Aurais-je peur ?» Arrière, malfaisant mirage,» hors d’ici, fantôme trompeur ! »
Mais Pierrot a repris couragec’est bien Colombine en vie, oui !Il tombe à genoux, il supplie,charmé, repentant, ébloui :« Je t’aime encore a la folie» et veux t’aimer ainsi toujours ! »
« Trêve aux déclamations fausses,» adieu les serments de huit jours,» je retourne à mes porte-bosses.
(Colombine se jette dans les bras des Polichinelles)
Pierrot leur lance son défiil veut que son rival se batteou tous les deux, n’importe… Fidu bâton et fi de la batte !il choisit l’épée.Entendu !On apporte une énorme lame…Déjà se croyant étendu,le froid du fer lui glace l’Âme.Il tremble à présent, le poltron,mais Polichinelle le presseet lui perfore le plastronavec une vive allégresse.
Pierrot chancelle. Il perd le sang,
Arlequin rit de sa détresseet, pour blaguer l’agonisant,il lui présente une chandelle.
Pierrot la souffle :
Ma chandelle est morte, Je n’ai plus de feu…
Il tombe mort.
Déjà regrettant l’infidèleet refoulant toute rancœur,Colombine se précipite,elle presse contre son cœurce cœur trop aimé qui palpitepour les Colombines des cieux…« Sur ton assassin, anathème !» Ô mon espoir, ouvre les yeux» ou je meurs aussi, tant je t’aime ! »
Scène Deuxième. LÆTITIA, parait et court à Colombine.
Mais Lætitia qui l’entenda pris en pitié sa souffrance :« Un seul baiser d’amour peut tant,» essaie et reprends espérance,» de tes pleurs j’ai compassion. «Aussitôt de sa bouche roseColombine avec passionbaise la chère bouche close…et Pierrot est ressuscité !
Apothéose
La Fée à leur bonheur servilecroit qu’il est de nécessitéde finir comme un vaudevillele roman de nos amoureux.Voilà qui certes annihilece qu’elle a pu faire pour eux.Car c’est la fin de !a bobine !Pour toujours Pierrot va lierses jours aux tiens, ô Colombine,Rébus féminin singulier !
416 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pierrot macabre, A Bergame [Bruxelles], chez Pierrot aîné [imp. Lefevre], 1886· numérisation gallica.bnf.fr· Sources