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un seul est le mot juste.

Rimes de joie, 1881

Maquillage

Théodore Hannon· 164 vers

I

SACHANT mon dégoût libertinPour ce que le sang jeune éclaireDe son hématine, — un matinTu te maquillas, pour me plaire.

Tu connais le bizarre aimantEt les attirances damnéesQu’ont pour moi les choses fanées.Troublantes désespérément :

Boutons d’un soir morts sur la tige,Larmes des aubes sans lueurs,Parfums éventés et tueursSur lesquels mon ennui voltige.

De l’inflexible azur du cielIrrémédiable ennemie,Mon âme, tu le sais, ma mieN’aime que l’artificiel :

Strass dont la diva s’adonise,Similor, fleurs de taffetas,Soleils des gaz : astres en tas…Rancœurs où mon spleen s’éternise !

Or sachant que mon être haitLa joie éclatante des rosesEt que la pâleur des chlorosesA seule pour lui quelque attrait,

Aux fards malsains que j’idolâtreLivrant l’éclat de ton sang cher,Sous la fleur morbide du plâtreTu voilas les lis de ta chair.

II

Au dehors sonnait la dianeAdorable des printemps fousAcclamant les chauds rendez-vousDes moineaux se cherchant chicane.

Le ciel ardait, immense et bleu,Faisant détonner dans la chambreLes grains de sa parure d’ambreAux aveuglants paillons de feu.

Énervé par cette débaucheDe flammes, de rayons, de traits,J’implorai l’ombre aux gais retraitsOù le rêve à l’esprit s’ébauche.

J’implorai l’ombre et son manteauDont s’emmitouflent toutes choses,Lorsque soudain, sous tes doigts roses,Se déplia l’épais rideau.

Une nuit factice et maîtresse,Des clartés faisant ses sujets,Estompant les bruyants objets,Descendit comme une caresse.

Loin des tapages du soleilEt de ses vulgaires orgies,Tu fis aux pointes des bougiesTrembloter un follet vermeil.

Pour ordonner ton maquillage,Eaux, fards, huiles, crèmes, — pimentOù ma faim trouve un aliment, —Furent mis au galant pillage.

III

Debout, mi-nue, un poing nichéDans ton chignon d’or qui dérouleLes tièdes parfums de sa houle,Tu souriais à la psyché.

Sur le marbre de la toiletteAu sein des tubes élégants,Chantait la gamme des onguents,Sonorités de ta palette.

À fleur de peau ton sang courait,Mais de la rose qui se fane,Soudain au Cold’ cream diaphaneTa chair prit le dolent attrait.

Lait d’iris, Blanc impératrice,Crème Ninon, tous les blancs gras,Sur ton front, ta gorge, tes bras,Posèrent leur neigeux caprice.

La houppette, selon mes vœux,Fit tomber la Poudre divine :De diamant sur ta peau fineEt d’or fauve dans tes chÈveux.

La mignonne patte de lièvre,Teinte de Rouge végétal,Te donna l’éclat du métal,Et les pivoines de la fièvre.

Sous l’œil le Noir indien frottéFit s’accroître et fuir ta prunelle,Et l’Azurine mit en elleL’auréole de volupté.

Un glacis léger. Bistre ou Sienne,Bronza la frange de tes cilsEt tu bandas l’arc des sourcilsÀ la Poudre circassienne.

Le Carmin éveilla d’un tonLe lobe nacré de l’oreillePuis ta narine sans pareilleEt la fossette du menton.

Au milieu des Bleus de l’estompe,Sur la tempe un discret pinceauVint emmêler le fin réseauDes veinules où l’œil se trompe.

Ta nuque ronde se musquaDes parfums où la chair se damne,Ylang, New morn hay, Frangipane,Stéphanotis et Champacca.

Sur ta bouche, fleur chatoyanteDans ce bouquet vif et malsain,Bientôt la Pommade RaisinÉtendit sa laque voyante.

Puis une mouche de velours,Au coin de l’œil qui me calcine,S’en vint se poser, assassine…Et tu levas les rideaux lourds.

IV

Chassant à sa flamme incongrueLe chœur des ombres, chœur charmant,Dans la chambre aussitôt se rue !Le soleil, despotiquement.

À sa lumière qui rehausseTon maquillage délicat,Tu m’apparus dans tout l’éclatDe ta floraison de fleur fausse.

Belle de nouvelles beautésDont ta séduction se doubleTu sonnas, par mes sens en trouble,Le hallali des voluptés.

Fou, je t’enlaçai : Sur ta tête,Tombèrent mes baisers ardents.Sur ton front, ta gorge, tes dentsOù ma lasciveté s’entête,

Sur tes yeux, fauves enchanteurs,Sur ta narine à l’aîle folle,Sur ta nuque havane où voleMon désir, parmi les senteurs.

Sur ton oreille, coquillageOù glissent mes âpres aveux…Et soudain mes baisers nerveuxEurent lavé ton maquillage !

V

Boudeuse, et les yeux querelleursSous tes chÈveux, lourde voilette,Tu t’envolas vers la toiletteAfin d’aviver tes pâleurs.

Arrête ta main hasardée :Laisse les pâtes, les onguentsEt les pastels extravagants…Pourtant je t’adore fardée !

Mais ta palette est un appeauDont les couleurs sont trop fragiles.Mon amour a les doigts agiles :Qu’il soit le peintre de ta peau !

Bien plus que toi fertile en ruses,Pour animer tes traits blafardsIl prendra mon désir pour fardsEt ton désespoir pour céruses.

Mes morsures sauront creuserDans ta chair des fossettes roses ;Faisant fi des laques morosesViens t’empourprer à mon baiser.

Mes dents, en nos nuits de victoires,Te mettront des grains de beauté,Mes ongles, sans fatuité,Vaudront bien des épilatoires.

Le souci te bleuira l’œilMieux que les crayons et les pierres,Et nos veilles, à tes paupières,Coudront le liseré de deuil…

Tes fards sont un vain barbouillage :Il ne résiste pas au pleur.Je veux que mon amour brûleurSoit ton éternel maquillage !

164 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources