Rimes de joie, 1881
Neiges
SOUS ton chapeau havane ou vert,— Ventre de grèbe et lophophore, —Ton œil aux luisants de phosphoreÉtincelait, tout grand ouvert.
Or, parmi les fleurs que le givreSur le carreau mat burina,Ta prunelle où mon spleen s’enivre,Frileusement se promena.
Puis ton ongle, ma douce aimée,Tout tremblant, découpa d’un cœurLa flore dont l’hiver moqueurRamageait ma vitre étamée,
Après ton pénible départ,C’est par ce pertuis symboliqueQue se glissa, mélancolique,Ô charmeresse, mon regard.
La neige au loin, partout la neige !La plaine, à l’horizon voilé,Blanche sous son brillant barège,Étale son grand front gelé.
Un côteau frais-poudré termineLà-bas l’ouate blanche des cieux.Partout la scintillante hermineS’étend monotone à mes yeux…
Sous l’inexorable avalancheRien qu’une gamme et qu’un rayon :À l’inflexible teinte blancheQui donc heurtera son crayon ?
Mais soudain de ce ciel de plâtreUn corbeau dont le pied branchuSème des étoiles d’albâtre,Comme une goutte d’encre a chu.
Et je crus voir ainsi qu’en rêve,Point d’ébène en ce flot lacté,Ta gorge neigeuse où sans trêveÉtincelle un grain de beauté.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources