Rimes de joie, 1881
Opopanax
I
O POPANAX ! nom très bizarre,Et parfum plus bizarre encor ?Opopanax, le son du corEst pâle auprès de ta fanfare !
Le bouquet des roses, fadeur !Et fadeur l’haleine marine,Quand tu viens flatter ma narine,Berceuse étrange, ô forte odeur !
Dans tes syllabes violentesFume l’on ne sait quel encens,Sa caresse évoque en nos sensLa vision des nuits galantes :
Torses nus et cols en sueurs,ChÈveux déchaînés et qu’embaumeTon abracadabrant arôme,Chairs de neige aux chaudes lueurs.
Bras près desquels le lis est jauneEt sans nerf l’anneau des serpents,S’enlacent en accords pimpants :Pleurs de vierge, rictus de faune !
L’ambre, le patchouli, le muscOnt près de ton haleine rougeUn terme relent dont la gougeFait l’embaumement de son busc.
II
Tu viens du pays des potiches,Où d’étourdissants papillonsConstellent les cieux vermillons,Ciels adorablement postiches !
Tu parfumes ces merveilleuxÉdens de faïence et de laqueOù le bec des cigognes claqueSur des dômes verts, jaunes, bleus.
À ton sang impur, à ta larmeLa myrrhe chaste dit : RACA !Opopanax pastinaca,Végétal au nom qui vacarme !
Par les blondes plaines de rizTon souffle court, ton parfum rôde,Musquant les lacs mauves que brodeLa pourpre des pyrus fleuris.
La Chinoise aux lueurs des bronzesEn allume ses ongles d’orEt sa gorge citrine où dortLe désir insensé des bonzes.
La Japonaise en ses rançonsSe sert de tes âcres salivesPour pimenter ses chairs olives,Pour ensorceler ses suçons.
III
Ô Marion, toi JaponaisePar tes imperceptibles pieds,Ces parfums sont les familiersDe ton corps en fleur que je baise.
Corps à l’art païen dérobé,Marbre en vie, écume de l’onde,Pulpe de fruit, piment, fleur blonde,Chair de femme et chair de bébé !
Depuis le crépelé havaneDe ta nuque, rais de soleil,Jusqu’aux neiges de ton orteil,Ce baume vainqueur se pavane.
Roulant au versant de tes seins,Il court le long de tes bras, flânePar tes lèvres rouges, et planeSur tes grands baisers assassins.
Il hante ce long peignoir rose,Ce peignoir d’un tissu vivant,Qu’embrasent mes baisers souventEt que parfois mon pleur arrose.
Il niche ses esprits taquinsDans tes falbalas, ô maîtresse,Depuis le velours de ta tresse,Jusqu’aux nœuds de tes brodequins.
Il nage autour de ta peau nueEt semble l’encens de ta chair,Plein de trouble et qui charge l’airD’une somnolence inconnue.
Et j’ignore en ces nuits de verveLorsque me vient meurtrir ta dent,Si c’est ce poison impudentOu ta salive, qui m’énerve.
Qu’importe ! si pour me griserQuand ton beau corps jonche ta couche,Tu me verses à ronde boucheL’Opopanax de ton baiser !
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources