Une messe de minuit, 1888
XII. « L’effroyable sabbat de la terre surgi »
L’effroyable sabbat de la terre surgiSe glisse au monastère, et la cloche a rugiDe joie en sa chauve tourelle…Vers l’église se rend le chœur des parias :Les fémurs font leur angle avec les tibiasAux marches du portique frêle.
Sans réveiller l’écho du tranquille moutier,Chacun puise l’eau sainte absente au bénitierFormé d’un creux débris de crâne.Puis ils vont prendre place, humbles et titubants,Les bras croisés, devant des fantômes de bancs,Des spectres de chaises — où plane
Maint vorace corbeau qui, joyeux de revoirSes vieux amphitryons, se choisit pour perchoirDes morts prieurs la clavicule !…Aux pieds du maître -autel parut le spectre-abbé.Sur son reste d’étole, horreur ! c’est un gibetQue la croix manchotte simule…
Et la lune à travers les grands vitraux pâlisSe glissant mollement, plus blanche que les lisPar un tiède soir de l’automne,Sur ces sombres fervents lance son trait d’argent,A tout linéament fixe un reflet changeantEt met la vie en l’œil atone.
Nulle voix, aucun cri ne trouble de ces lieuxLa sépulcrale horreur, le morne sérieux ;Et de ces voûtes insalubresTombe un silence froid comme un crêpe de deuil…Seuls, parfois des os secs engourdis au cercueilLancent des grincements lugubres.
— Une cloche a vibré. — L’office commença…Un sourd frémissement sur la foule passa,Chaque spectre courbe la tête.Et la bise, aux tuyaux de l’orgue s’engouffrant,Remplit la vaste nef d’un hymne délirant…Grave, un bossu faisait la quête…
Haletant, et tapi dans l’angle d’un tombeau,Je contemplais d’un vil éperdu ce tableau.Mais je fus saisi d’un fou — rireEn voyant ce quêteur si grave et si bossu !…Quand soudain retentit sur mon dolman moussuUn son que je ne puis redire.
C’était le vieux sonneur qui vers moi s’avançaitA grands pas — et son poing osseux me menaçait.— Je poussai un grand cri ! — Sur-le-champ, ô surprise !Tout disparut pour moi : spectres, nuit, lune, église…
Et je me réveillais dans l’air tiède et vermeil,Sur les confins du bois que dorait le soleil,L’oiseau gazouillait sa romance.Mais à mes pieds luisait dans le gazon épaisUn crâne devenu la cellule de paixD’un vieux rat faisant pénitence !
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une messe de minuit, Bruxelles, CHARLES VOS ÉDITEUR, 1888· numérisation books.google.com· Sources