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un seul est le mot juste.

L’Âme nue, 1885· II La vie intérieure L’aube — midi — le soir· Le soir

Hymenæé

Edmond Haraucourt· 14 quatrains, alexandrins, 56 vers

Comme une lavandière‖ agreste, à pleines mains,Tord les grands linges froids‖ qui pleuvent goutte à goutte,Ô femme, si la vie‖ et le mensonge humainsOnt desséché ton cœur‖ jusqu’au mépris du doute ;

Si tu n’as plus de vœux‖ pour les bonheurs d’autrui,D’effroi pour tes dangers,‖ de larmes pour tes peines ;Si le mal qu’on te fait‖ glisse sur ton ennuiSans pouvoir secouer‖ le sommeil de tes haines ;

Si ton âme embrumée,‖ ô fille d’Ossian,Par un dégoût dont rien‖ ne doit plus la distraireS’est prise pour la mort‖ d’un culte patient :Pourquoi donc as-tu peur‖ de moi ? Je suis ton frère !

Hymen, Hymenæé !‖ C’est l’heure des baisers…Viens-nous-en : les corbeaux‖ croassent sur les tombes.Hymen ! Et que l’autel‖ ressemble aux épousés !Hymen ! Et que le nid‖ soit digne des colombes !

Au fond des nuits ! Je sais‖ un grand bois où l’hiverSuspend des fruits de glace‖ autour des fleurs de givre,Un bois désespéré,‖ paradis de l’enfer,Où noir, nu, chaque tronc‖ dort crispé comme un guivre.

Nous nous en irons loin,‖ très loin, tous deux, tout seuls,Nous accoupler sans bruit‖ sous les cieux sans étoiles :La neige déploiera‖ ses tranquilles linceulsPour mettre à notre lit‖ des draps blancs et des voiles.

Nos râles attendris‖ effraieront les hiboux,Les crapauds gémiront‖ de nous voir nous étreindre,Et la lune, veilleuse‖ extatique des fous,Vers le vague horizon‖ descendra pour nous plaindre.

Alors, peut-être, enfin,‖ pour la dernière fois,Envahis par l’angoisse‖ et l’horreur des cieux blêmes,Émus de la tristesse‖ amicale des bois,Nous trouverons des pleurs‖ à verser sur nous-mêmes !

Oh ! t’avoir rencontrée‖ aux jours de nos candeurs,Sauvage, avec des yeux‖ aussi clairs que tes rêves,Ignorant comme moi‖ le monde et ses laideurs,Et mêlant tes chansons‖ à la chanson des grèves !

Avoir sur ton front brun‖ débrouillé tes cheveux,Baisé tes cils câlins‖ et tes lèvres dociles,Et t’avoir dit : « Veux-tu ?‖ » Tu m’aurais dit : « Je veux. »Et nous serions partis‖ ensemble pour des îles.

Par delà le grand champ‖ des mers aux sillons bleus,Nous aurions, sans souci‖ du temps et de l’espace,Cherché le dernier coin‖ des Édens fabuleuxOù les petits oiseaux‖ n’ont pas peur quand on passe.

Nous aurions empli l’air‖ d’un bonheur sans jaloux,Communiquant la joie‖ et faisant la lumière ;La terre, autour de nous,‖ eût gardé comme nousL’éternel renouveau‖ de sa beauté première.

Ah ! la douceur de vivre‖ indiciblement pur !Faire son avenir‖ semblable à son enfance,Rester une âme en fleur‖ quand l’esprit devient mûr,Et vieillir doucement‖ sans crainte et sans défense :

Vieillir sans comparer‖ les temps à d’autres temps,Croire en Dieu, croire en soi,‖ croire en tout ce qu’on aime !— Seigneur, Seigneur ! Prenez‖ pitié des pénitentsEt versez sur nos cœurs‖ le pardon du blasphème !

Versification

Forme
14 quatrains (quatrains)
Rimes
14(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 quatrains
Mots à la rime
a mains / humains masculine, classiqueb goutte / doute féminine, classiquea d’autrui / ennui masculine, classiqueb peines / haines féminine, classiquea d’Ossian / patient masculine, non classiqueb distraire / frère féminine, classiquea baisers / épousés masculine, classiqueb tombes / colombes féminine, classiquea l’hiver / l’enfer masculine, classiqueb givre / guivre féminine, classiquea seuls / linceuls masculine, classiqueb étoiles / voiles féminine, classiquea hiboux / fous masculine, classiqueb étreindre / plaindre féminine, classiquea fois / bois masculine, classiqueb blêmes / nous-mêmes féminine, classiquea candeurs / laideurs masculine, classiqueb rêves / grèves féminine, classiquea cheveux / veux masculine, classiqueb dociles / îles féminine, classiquea bleus / fabuleux masculine, classiqueb l’espace / passe féminine, classiquea jaloux / nous masculine, classiqueb lumière / première féminine, classiquea pur / mûr masculine, classiqueb enfance / défense féminine, classiquea temps / pénitents masculine, classiqueb aime / blasphème féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources