L’Âme nue, 1885· II La vie intérieure L’aube — midi — le soir· MIDI
L’église
À ARMAND SILVESTRE
Les vierges des vitraux‖ et les saints en camail,Tamisant le soleil‖ dans leur corps translucide,Versent des tons mouillés‖ et des lavis d’émailSur les marbres luisants‖ qui montent vers l’abside.
Les cierges clignotants‖ tremblent au pied des croix,Dans l’ombre où les lauriers‖ se penchent sur les vases ;Un silence mystique‖ engourdit les airs froidsQue les vapeurs d’encens‖ ont parfumés d’extases.
Et dans la solitude‖ énorme du saint lieu,Les sièges, flancs à flancs,‖ s’alignent en prière :On dirait, prosternés‖ sous l’image du dieu,Des spectres de l’ennui‖ qui pleurent sur la pierre.
Un malaise sacré‖ tombe des cintres lourds ;Par degrés, lente, autour‖ des colonnes massives,Voici que la nuit tend‖ ses nappes de velours :L’âme d’un siècle mort‖ plane sous les ogives.
Elle descend, la nuit‖ muette : son front brunSe couche pour dormir‖ dans l’angle des chapelles ;Les feux, les ors, les tons,‖ tous meurent, un par un…La nuit dort. Les vitraux‖ sont voilés de dentelles.
Oh ! ne pouvoir plier‖ l’orgueil de mes jarretsVers ces dalles que tant‖ de douleurs ont baisées !Ne plus pouvoir prier‖ sur les marches uséesDes vieux autels que j’adorais,Au temps où mes ferveurs apprisesSe courbaient sous les voûtes grisesEt voyaient Dieu dans les églisesOu les forêts !
L’âge pieux n’est plus‖ où je chantais les psaumesEt les vers incompris‖ des cantiques romains,Où mon enfance émue‖ élevait ses deux mainsVers l’Enfant-roi né sous les chaumes,Âge naïf, bel âge blancOù sur mon cœur déjà brûlantL’amour du Berger consolantMettait ses baumes !Ô Christ, tu n’es pas Dieu !‖ Jésus, tu me trompais !Mais qu’importe l’erreur,‖ si la foi nous assiste ?Pourvu qu’on aime un dieu,‖ qu’importe qu’il existe ?Tout est beau, si je me repaisD’un mot par qui mon cœur exulte :Qu’il soit tangible ou soit occulte,Il faut un rêve ! Il faut un culte !Il faut la paix !
Dans l’air religieux‖ et tiède de la chambre,Les flambeaux parfumés‖ versent des reflets d’ambre.
Toute nue, allongée,‖ Elle dort, les seins droits :Ses pieds sont joints, ses bras‖ sont déployés en croix.
Vers l’épaule, sa tête‖ impassible se penche,Et ses cheveux luisants‖ glissent sur sa peau blanche.
Son front rit, son sommeil‖ a des rythmes si lents,Si doux, si lents qu’à peine‖ ils soulèvent ses flancs.
Son âme est insensible‖ et sa chair inféconde :Mais Elle est la splendeur‖ et la gloire du monde.
Son cœur n’a ni regrets,‖ ni vœux, ni passions,Mais Elle est la douceur‖ des consolations.
Un charme destructeur‖ flotte autour de sa bouche :Mais sa lèvre guérit‖ les chagrins qu’Elle touche.
Les clous des sept péchés,‖ les clous des sept douleursSur son chevet sacré‖ font des grappes de fleurs.
Et parmi le roseau,‖ les trois lis et les palmes,Une tête de mort‖ baise ses deux pieds calmes.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abab] 3[abbaccca] 9[aa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (47 de 12, 12 de 8, 3 de 4)· profil 8, 4, 6+6
- Mots à la rime
- a camail / d’émail masculine, classiqueb translucide / l’abside féminine, classiquea croix / froids masculine, classiqueb vases / d’extases féminine, classiquea lieu / dieu masculine, classiqueb prière / pierre féminine, classiquea lourds / velours masculine, classiqueb massives / ogives féminine, classiquea brun / un masculine, classiqueb chapelles / dentelles féminine, classiquea jarrets / j’adorais / forêts masculine, classiqueb baisées / usées féminine, classiquec apprises / grises / églises féminine, classiquea psaumes / chaumes / baumes féminine, classiqueb romains / mains masculine, classiquec blanc / brûlant / consolant masculine, classiquea trompais / repais / paix masculine, classiqueb assiste / existe féminine, classiquec exulte / occulte / culte féminine, classiquea chambre / d’ambre féminine, classiquea droits / croix masculine, classiquea penche / blanche féminine, classiquea lents / flancs masculine, classiquea inféconde / monde féminine, classiquea passions / consolations masculine, classiquea bouche / touche féminine, classiquea douleurs / fleurs masculine, classiquea palmes / calmes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources