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un seul est le mot juste.

L’Âme nue, 1885· II La vie intérieure L’aube — midi — le soir· Le soir

La brute

Edmond Haraucourt· quatrains, alexandrins, 56 vers

À MAURICE ROLLINAT

A travers l’inconnu‖ des paysages mornes,Un très grand taureau noir‖ me poursuit, me poursuit,Et je sens sur ma peau‖ la pointe de ses cornesPoussant ma chair qui tremble‖ et ma course qui fuit.

Je sens son muffle chaud‖ souffler un vent de flammeEt les cailloux en feu‖ saillir sous ses sabots :L’effroi, dans mes poumons‖ oppressés, geint et clame,Et de la nuque aux reins,‖ l’horreur crispe mon dos.

J’entends ses quatre pieds‖ heurter d’un choc uniqueLa trace de mes pieds‖ dont saignent les orteils ;À chaque pas, je sens‖ sa corne qui me pique,Et ma fuite repart‖ dans de fougueux réveils !

Sur la fange qui glisse‖ et le sable qui fonce,Sur la vase où mon poids‖ me creuse des tombeaux,Sur les mille scalpels‖ du roc et de la ronceOù mes muscles tordus‖ s’accrochent par lambeaux,

Dans les joncs des étangs,‖ sous les murs des falaisesD’où ma fuite en passant‖ fait fuir les goélands,Dans les guérets, dans les‖ labours et dans les glaises,Sous les bois, sur l’échine‖ osseuse des monts blancs,

Je cours, je cours, je cours…‖ Mon cœur bat ma poitrine ;L’air glacé que je bois‖ dans des efforts nerveuxTarit ma gorge sèche‖ et coupe ma narine,Et le vent de courir‖ siffle dans mes cheveux !

Tout le long de mon corps‖ fébrile, à chaque pore,La sueur de l’angoisse‖ écume : son flot noirFiltre et perle, et je pleus‖ du sang qui s’évaporeDans l’air vertigineux‖ où nous passons sans voir.

Je cours ! Mers et forêts,‖ pics ébranlant leur masse,Lacs furtifs, fleuves roux‖ accélérant leur cours,Tout s’élance vers moi,‖ file, m’effleure, passe,Les apparitions‖ brûlent mes yeux. Je cours !

Loin, durant les jours clairs !‖ Loin, durant les nuits brunes !De l’aube au soir, du soir‖ à l’aube, sans repos,Sous le plomb des soleils‖ et sous l’acier des lunes,Loin, loin, avec le bruit‖ galopant des troupeaux !

Vite… Une lassitude‖ atroce me fend l’âme !Plus vite ! Mon essor‖ tressaute par bonds fous,Et l’horizon lointain‖ qui limitait la plaineEst déjà l’horizon‖ perdu derrière nous.

Encore ! Le désert‖ parcouru recommence,Et l’infini déroule‖ un ruban de sentierQui se perd dans l’espace‖ horriblement immense,Et nous faisons ainsi‖ le tour d’un monde entier.

Je cours. Et sans jamais‖ oser tourner la têteVers les deux longs poignards‖ qui poursuivent mes flancs,Je tords mes yeux pour voir‖ l’infatigable bêteDont les naseaux visqueux‖ frôlent mes pieds sanglants.

Je défaille… Est-ce un rêve ?‖ Il m’atteint, blanc de rage,Plongeant son muffle brun‖ dans mes hanches qu’il mord !Est-ce vrai que je sens‖ sa corne qui fourrageDans ma chair pantelante‖ et mûre pour la mort ?

Non ! C’est la peur ! Courons !‖ Plus loin ! Toujours ! Encore !Et tous deux, à travers‖ l’éternel Sahara,Nous redoublons sans fin‖ notre course sonore,Et jamais le taureau‖ triomphant ne m’aura !

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
13(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a mornes / cornes féminine, classiqueb poursuit / fuit masculine, classiquea flamme / clame féminine, classiqueb sabots / dos masculine, classiquea unique / pique féminine, classiqueb orteils / réveils masculine, classiquea fonce / ronce féminine, classiqueb tombeaux / lambeaux masculine, classiquea falaises / glaises féminine, classiqueb goélands / blancs masculine, classiquea poitrine / narine féminine, classiqueb nerveux / cheveux masculine, classiquea pore / s’évapore féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquea masse / passe féminine, classiqueb cours masculine, classiquea brunes / lunes féminine, classiqueb repos / troupeaux masculine, classiquea recommence / immense féminine, classiqueb sentier / entier masculine, classiquea tête / bête féminine, classiqueb flancs / sanglants masculine, classiquea rage / fourrage féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquea Encore / sonore féminine, classiqueb Sahara / m’aura masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources