L’Âme nue, 1885· I La vie extérieure Les lois — les cultes — les formes· Les cultes
Le charron
À CONSTANT COQUELIN
Necker est expulsé‖ du royaume. À Versailles,L’Étrangère et la cour‖ rêvent de représailles,Besenval a les murs‖ et quatre régiments.Le vieux Broglie, avec‖ trente mille Allemands,Tient la plaine, et la tient‖ en province conquise,Saccageant, n’attendant‖ qu’un vœu de la marquisePour étrangler Paris‖ d’un seul coup de lacet.
Donc, la ville, on l’affame,‖ et son bon roi le sait ;Le peuple, on le trahit ;‖ la patrie, on la pille.Alors un cri tonna‖ dans l’air : « À la Bastille ! »Et formidablement‖ tout Paris se leva.Point de canons, point de‖ fusils. N’importe : on va.On veut. Poussant son flux‖ et remuant sa houle,Ce flot des volontés,‖ cette mer d’âmes, roule.À chaque rue, aux quais,‖ aux ponts, aux carrefours,Multipliant sa masse‖ écrasante, et toujoursPlus profonde, et toujours‖ plus dense et plus serrée,Elle élargit l’ampleur‖ de sa lourde marée.L’air tremble ; et tout au fond‖ des horizons, là-bas,Un retentissement‖ effroyable de pas,Sous la clarté des cieux,‖ gronde comme un tonnerre.
Il peina deux mille ans,‖ ce Peuple débonnaire :Il en est las, et l’heure‖ a sonné de finir.C’est le Passé, c’est le‖ Présent, c’est l’AvenirQui vont : c’est l’unanime‖ humanité qui marche ;Et la mer de vengeance‖ apporte aussi son arche,Arche sainte arrachée‖ au déluge des rois :La Liberté !Sinistre,‖ avec ses hauts murs droits,La Bastille, debout,‖ dans sa robe de pierre,Hausse rigidement‖ sa masse calme et fière
Sur laquelle Justice‖ et Haine n’ont rien pu.Le bloc royal attend :‖ tel un lion repu,Superbe, et tout entier‖ ramassé sur son torse,Dort dans la majesté‖ terrible de sa force.
L’Océan d’hommes va,‖ déferle au pied des tours,Reflue, et, noircissant‖ au loin les alentours,S’étale en nappes, chaud‖ comme un torrent de lave.Aux créneaux, les canons‖ dardent leur grand œil cave ;Les meurtrières sont‖ luisantes de fusils,Et, guettant les élus‖ qu’elle a déjà choisis,La mort veille. Hurlant‖ de rage et d’impuissance,L’orage humain se jette,‖ et recule, et s’élance,Et fait tourbillonner‖ le remous de ses flotsQu’il brise au choc des murs‖ invinciblement clos.
Or, dans ce grondement‖ de fureur populaire,Un homme s’avança ;‖ sans un cri, sans colère,Calme, s’étant frayé‖ doucement un chemin.Il franchit les fossés,‖ une hache à la main.Et seul, les deux bras nus,‖ vint prendre la Bastille.
On le vit sur le mur‖ et les pieds dans la grilleChercher son équilibre‖ au haut du pont-levis.Il se mit à son œuvre :‖ et, détournant les vis,Faisant sauter les clous‖ hors des poutres de chênes,Broyant les gonds, tranchant‖ l’anneau rouillé des chaînes,Il travailla longtemps,‖ car l’ouvrage était dur.— Feu !Les balles heurtaient‖ et déchiraient le murEt faisaient des trous ronds‖ dans la blouse volante.— Feu !Tout autour de lui‖ la mort passait, sifflante,Et ses souffles vibrants‖ l’effleuraient tout entier.Mais le charron, sans plus‖ frémir qu’à son chantier,Levait et rabaissait‖ sa hache, lent et grave.
Ô jours ! Race des forts !‖ Siècle où l’on était brave,Âge auguste où le sol‖ enfantait des Titans !Le vil Peuple, oublié‖ dans l’abîme des temps,Se dressait tout à coup‖ de sa terre féconde,Et, la justice en main,‖ balayait le vieux monde !Salut à vous, manants,‖ roturiers et vilains !
Inutiles héros‖ dont nos champs étaient pleins,Salut ! Athlètes nés‖ et conçus dans l’épreuve,Vaillants régénérés‖ de l’humanité neuve !— Nous partons, nous, les fils‖ d’un monde agonisantDont les siècles vécus‖ ont épuisé le sang…Peuple, peuple ! Sur les‖ débris des nobles races,Germez, multipliez,‖ croissez, rameaux vivaces !Épanouissez-vous‖ sous le ciel libre et pur !Serfs de l’ère passée‖ et rois du temps futur,Voilà que ce charron‖ a commencé la tâche,Et taille l’avenir‖ humain à coups de hache !
Le pont-levis grinça‖ sur ses gonds. Un moment,Dans l’air, il hésita,‖ puis, d’un bloc, lourdement,Tomba, dans le bruit sourd‖ d’un monde qui se brise.« En avant ! En avant ! »Rois, la Bastille est prise.
— Le charron rabaissa‖ sa manche. Il dit : « Voilà, »Puis, simple, ayant défait‖ vingt siècles, s’en alla.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 42((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 11 distiques
- Mots à la rime
- a Versailles / représailles féminine, classiqueb régiments / Allemands masculine, classiquea conquise / marquise féminine, classiqueb lacet / sait masculine, classiquea pille / Bastille féminine, classiqueb leva / va masculine, classiquea houle / roule féminine, classiqueb carrefours / toujours masculine, classiquea serrée / marée féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquea tonnerre / débonnaire féminine, classiqueb finir / l’Avenir masculine, classiquea marche / arche féminine, classiqueb rois / Liberté / droits masculine, classiquea pierre / fière féminine, classiqueb pu / repu masculine, classiquea torse / force féminine, classiqueb tours / alentours masculine, classiquea lave / cave féminine, classiqueb fusils / choisis masculine, classiquea d’impuissance / s’élance féminine, classiqueb flots / clos masculine, classiquea populaire / colère féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea Bastille / grille féminine, classiqueb pont-levis / vis masculine, classiquea chênes / chaînes féminine, classiqueb dur / Feu / mur masculine, classiquea volante / Feu / sifflante féminine, classiqueb entier / chantier masculine, classiquea grave / brave féminine, classiqueb Titans / temps masculine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb vilains / pleins masculine, classiquea l’épreuve / neuve féminine, classiqueb agonisant / sang masculine, non classiquea races / vivaces féminine, classiqueb pur / futur masculine, classiquea tâche / hache féminine, classiqueb moment / lourdement masculine, classiquea brise / avant / prise féminine, classiqueb Voilà / alla masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources