L’Âme nue, 1885· I La vie extérieure Les lois — les cultes — les formes· Les formes
Le crapaud
(Envoi)
À vous, — vous la beauté,‖ la fraîcheur et la grâce, —J’offre humblement ces humbles vers.Je chante les proscrits‖ qui font rire et qu’on chasse.Car leur chanson m’a dit‖ les maux qu’ils ont soufferts.
Je chante les laideurs,‖ je les plains, je les aime,Car leur chanson parle à mon cœur ;Car j’ai senti souvent‖ et senti pour moi-mêmeQuel mal fait un sourire‖ adorable et moqueur.
Mes vers chantent l’amour‖ ridicule et néfaste,Le rêve du déshérité…Et je vous en fais don,‖ par esprit de contraste,À vous, — vous la fraîcheur,‖ la grâce et la beauté…
Le crapaud
Là-bas, bien loin, plus loin‖ que les prés de luzernes,Plus loin que ce torrent‖ aux flots vitreux et ternesQui polit en grondant‖ la rondeur des galets ;Dans un champ où le soir‖ sème des feux follets,Là-bas, un marais dort,‖ calme et plat, sur la fange.Une écume saumâtre‖ a brodé de sa frange,Comme d’un velours vert,‖ les bords du lit visqueux ;D’âcres exhalaisons‖ pèsent dans l’air aqueux,Et sous le brun miroir,‖ lourd comme un plomb liquide,Les débris croupissants‖ d’une flore morbideS’étalent sur la boue‖ épaisse, où par instantDes bulles d’un gaz froid‖ montent en tremblotant…C’est là qu’il vit.Parfois,‖ quand la nuit est bien noire,Quand la lune a caché‖ son large front d’ivoireDerrière le mur gris‖ des grands monts dentelés ;Dans un flux de vapeurs‖ quand les astres voilésVeillent en souriant‖ sur le sommeil des plaines ;Lorsque toutes les voix‖ et toutes les haleines,Que tout ce qui parlait‖ et tout ce qui chantaitDans un dernier frisson‖ s’assoupit et se tait,Alors, il vient…Du fond‖ de la bourbe qu’il ride,Il se soulève ; il nage‖ à travers l’eau putride :Dans les joncs gras et mous,‖ péniblement, sans bruit,Il monte… Il sort, rêveur‖ affamé de la nuit.
Au pied des roseaux frais‖ que la brise balance,Morne, il regarde l’ombre,‖ écoute le silence,Et s’enivre au parfum‖ lointain des fleurs du soir…
Il songe au beau soleil‖ qu’il n’a jamais pu voir,À l’air pur, aux oiseaux‖ à qui Dieu fit des ailes,Aux papillons dorés,‖ aux sveltes demoiselles,Aux nuages, au vent‖ qui court sous le ciel chaud,À tout ce qui peut fuir‖ et s’envoler bien haut !
Il dresse avec lenteur‖ son front chargé de mousse ;Et lui, l’être hideux‖ que tout fuit ou repousse,L’être triste et honteux,‖ le paria du jour,Seul, lamentablement,‖ pleure son chant d’amour…
Amour ! Amour ! Sa voix‖ s’élance dans l’air libre.Chanter, c’est être deux !‖ La note tremble et vibre :Soupir doux et plaintif,‖ soupir mélodieux,Hymne de désir vague‖ et de naïve extase,Cri d’une âme en douleur‖ qui râle sur la vase,Et qui monte en râlant‖ vers l’infini des cieux !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abab] 19[aa] 1[abba]
- Mètre
- Alexandrins surtout (53 de 12, 3 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a grâce / chasse féminine, classiqueb vers / soufferts masculine, classiquea aime / moi-même féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea néfaste / contraste féminine, classiqueb déshérité / beauté masculine, classiquea luzernes / ternes féminine, classiquea galets / follets masculine, classiquea fange / frange féminine, classiquea visqueux / aqueux masculine, classiquea liquide / morbide féminine, classiquea instant / tremblotant masculine, classiquea vit / noire / d’ivoire féminine, classiquea dentelés / voilés masculine, classiquea plaines / haleines féminine, classiquea chantait / tait masculine, classiquea vient / ride / putride féminine, classiquea bruit / nuit masculine, classiquea balance / silence féminine, classiquea soir / voir masculine, classiquea ailes / demoiselles féminine, classiquea chaud / haut masculine, classiquea mousse / repousse féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiquea libre / vibre féminine, classiquea mélodieux / cieux masculine, classiqueb extase / vase féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources