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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Légende des Sexes, 1882· La légende des sexes

Danaé

Edmond Haraucourt· distiques, alexandrins, 78 vers

À Paul et Gustave Philippart.

Le soleil meurt : Hesper flambe.La tour d’ArgosEst de bronze massif‖ et ses murs sont bien clos.Trente Achaïens, héros‖ de haute et forte taille,Casqués et cuirassés‖ comme pour la bataille,Le javelot au poing‖ et le glaive au côté,Veillent, gardiens jurés‖ d’une virginité.Donc, Acrise a bâti‖ dans la voûte sonoreUn cachot que Phoïbos‖ Hékébolos ignore :Quinze verrous d’airain‖ que l’on ferme à secretEn défendent l’entrée‖ à l’Éros indiscret.

C’est là que Danaé,‖ l’Argienne aux nattes blondes,La fille aux languissants‖ regards, aux fesses rondes,Sans amour, à vingt ans,‖ se déflore et languit.« — Oh, vivre ainsi loin d’eux,‖ loin du ciel, loin du bruit !Vénus, je veux aimer !‖ » Et débordant de sève,Elle tord sur le lit,‖ complice de son rêve,Les longs et chauds ennuis‖ de sa lourde vertu.

Elle a senti le soir,‖ et son cœur a battu.« — Seule une nuit encor,‖ hélas ! » Elle soupire.

Car c’est l’heure d’aimer !‖ C’est l’heure où le SatyrePoursuit par les bois sourds‖ et les sentiers ombreuxLa Dryade qui rit‖ et fuit vers l’antre creux.C’est l’heure où le soleil‖ se penche sur la terre ;L’heure où les myrthes blancs‖ de Gnide et de CythèreAux chansons des baisers‖ mêlent des chants d’oiseau ;L’heure où le vent lascif‖ caresses les roseaux,Tout plein de voluptés‖ et de senteurs de roses.C’est l’heure de l’amour !‖ C’est le réveil des Causes !

« — Seule encor ! » Danaé‖ se pleure dans la nuit.Mais, là haut, l’œil d’un dieu‖ la guette et la poursuit.Elle a mis dans ses mains‖ son beau front qui s’incline :Elle songe aux raideurs‖ de la chair masculine ;Aux grands boucs qu’elle a vus‖ courir parmi les prés,Serrant la chèvre en rut‖ contre leurs dards pourprés,

Aux taureaux traversant‖ le flanc des vaches rousses,Et par élans fougueux,‖ par bonds et par secousses,Devenant tout d’un coup‖ semblables à des dieux !Elle songe aux assauts‖ de l’amant radieux,Aux muscles étreignant‖ le baiser qui s’y plonge,Au frottement qui brûle‖ et qui noie ! Elle songe…

Silence ! Elle s’endort‖ les deux bras grands ouverts…Il pleut de l’or, il pleut !

Des plafonds découverts,Le scintillant métal‖ miroite et tombe en pluie.Et la vierge, les yeux‖ fermés, mais éblouie,Voit passer dans le bleu‖ des gouttes de soleil.C’est bien de l’or, il pleut !‖ À travers son sommeilElle rit à la blonde‖ averse. Goutte à goutte !Or, azur ! Que c’est beau !‖ Comme il pleut ! Elle écoute :Chaque perle en passant‖ siffle gaîment dans l’air,Et dans le cœur qui bat‖ son crépitement clairFait chanter un écho‖ qui vibre avec sa chute.

L’orage étincelant‖ grossit. Chaque minuteVerse par milliers‖ les belles larmes d’or.

Le flot torrentiel‖ se presse. Encor ! Encor !Le sol a disparu.‖ L’or coule, l’or ruisselle.Rien que de l’or ; de l’or‖ partout. L’or s’amoncelle :Ici, là. Sur le sol,‖ la couche et les coussins ;Sur elle : sur le front,‖ les bras, le cou, les seins ;Sur les flancs arrondis,‖ sur le ventre qu’il baise ;La poitrine se gonfle‖ et palpite. L’or pèse,Lourd, massif, étouffant,‖ sur ce corps endormi.Il s’échauffe, — il s’anime…

O Pan ! Il a frémi.Les molécules d’or‖ se cherchent et s’unissent.C’est comme un cœur qui bat.‖ Les formes s’arrondissent.Il prend un corps ! Il prend une âme…

Un homme ? Un Dieu ?Qu’importe, puisqu’il vit,‖ que sa lèvre est en feu,Et que son bras musclé‖ sait étreindre une femme.Il vit, il sait ! Il a‖ la vigueur et la flamme !C’est un être viril :‖ la Vierge l’a compris !C’est le mâle rêvé‖ qui l’assiège… Oh, ces cris !Elle ouvre ses genoux, ses baisers, tout son être.

L’or brûlant se raidit,‖ se tend… L’or la pénètre…Zeus ! Au fond ! Zeus, plus loin !‖ Le Dieu peut ce qu’il veut.

Il pleut ! Mais ce n’est plus‖ de l’or ! Il pleut ! Il pleut !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
37((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 distiques
Mots à la rime
a flambe / d’Argos / clos masculine, classiqueb taille / bataille féminine, classiquea côté / virginité masculine, classiqueb sonore / ignore féminine, classiquea secret / indiscret masculine, classiqueb blondes / rondes féminine, classiquea languit / bruit masculine, classiqueb sève / rêve féminine, classiquea vertu / battu masculine, classiqueb soupire / Satyre féminine, classiquea ombreux / creux masculine, classiqueb terre / Cythère féminine, classiquea d’oiseau / roseaux masculine, non classiqueb roses / Causes féminine, classiquea nuit / poursuit masculine, classiqueb s’incline / masculine féminine, classiquea prés / pourprés masculine, classiqueb rousses / secousses féminine, classiquea dieux / radieux masculine, classiqueb plonge / songe féminine, classiquea ouverts / pleut / découverts masculine, classiqueb pluie / éblouie féminine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb goutte / écoute féminine, classiquea l’air / clair masculine, classiqueb chute / minute féminine, classiquea d’or / Encor masculine, classiqueb ruisselle / s’amoncelle féminine, classiquea coussins / seins masculine, classiqueb baise / pèse féminine, classiquea endormi / s’anime / frémi masculine, classiqueb s’unissent / s’arrondissent féminine, classiquea âme / Dieu / feu masculine, classiqueb femme / flamme féminine, classiquea compris / cris masculine, classiqueb être / pénètre féminine, classiquea veut / pleut masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Légende des sexes, poëmes hystériques, Bruxelles, Imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882· numérisation wikisource.org· Sources