Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Légende des Sexes, 1882· La légende des sexes

Europe

Edmond Haraucourt· distiques, alexandrins, 85 vers

À Eugène d’Argence.

La fille d’Agénor‖ et de TelephasaEst si belle que nul,‖ jusqu’à ce jour, n’osaToucher à la splendeur‖ de sa chair surhumaine.Elle attend qu’un époux‖ la supplie et l’emmène ;Mais la beauté céleste‖ est faite pour les cieux,Et les mortels ont peur‖ d’être rivaux des dieux.Ainsi, les jours divins‖ se traînent, monotones ;Les Hivers, les Printemps,‖ les Étés, les AutomnesSuivent cruellement‖ leur immuable cours ;Vingt fois ils sont passés.‖ — Europe attend toujours.

Triste comme le flot‖ qui chante sur la berge,Elle pleure. La vierge lasse‖ d’être vierge.

Seule, et tordant ses bras‖ lassés d’un long repos,Elle roule son corps‖ sur le poil blond des peaux.Elle presse ses poings‖ fermés contre ses tempes.La voilà, haute et nue,‖ à la lueur des lampes,Devant le grand miroir‖ qui vit tant de secrets :Sa grâce qu’elle admire‖ excite ses regrets.Sous le chatouillement‖ lubrique des mains blanches,Un frisson vient de naître‖ et court le long des hanches.Elle a pris ses deux seins dans ses mains :

— « Ô Vénus !« Regarde ces beaux fruits‖ d’amour, ces fruits charnus,« Fermes et veloutés‖ comme une pêche mûre.« Le teint en est si frais‖ et la forme si pure« Qu’à moins d’être un profane‖ on craindrait d’y poser« Un autre attouchement‖ que celui du baiser.« Lorsque sur eux, le soir,‖ je croise et je ramène« Mes bras, plus blancs que ceux‖ de l’Héra Leucolène,« On croit voir, s’enroulant‖ comme les flots du Styx,« Deux torrents de lait clair‖ sur deux rocher d’onyx.« Ma hanche s’arrondit‖ comme une amphore pleine,« Et mon ventre, pareil‖ à l’urne de Silène,« Est dur et lisse, avec‖ le reflet chatoyant« Des tissus satinés‖ qu’on trame en Orient.

« Ma jambe qui s’évase‖ est une urne d’ivoire ;« Bien douce est au toucher‖ l’épaisse touffe noire« Que le ciseau sacré‖ coupe au front des brebis,« Mais plus doux est le poil‖ qui frise à mon pubis« Là, tout près… N’est-ce pas,‖ déesse de Cythère,« Je suis belle parmi‖ les filles de la terre ?« La fleur de ma jeunesse‖ est éclose : mon sang« Bouillonne à flots pressés‖ dans mon cœur bondissant ;« Mon torse d’indomptée‖ est mûr pour tes caresses,« N’est-ce pas ? Et pourtant,‖ ô Mère des Ivresses,« Personne, entre les fiers‖ et bruns Phéniciens,« N’a serré mes flancs nus‖ sur la chaleur des siens !« Oh ! prends pitié de moi,‖ Reine ! Grâce… Je souffre !« Comme un enfant qui, seul,‖ se penche au bord d’un gouffre« J’ai le vertige. Grâce…‖ Un baiser ! Un amant…« Des hommes ! Oh, je brûle ! »Elle dit.

LourdementLa vierge se laissa‖ retomber sur sa couche.Les seins dressés, collant‖ son bras chaud sur sa bouche,Elle se tord, comme un‖ bois vert sur les tisons ;Ses os craquent. Son doigt,‖ sous les folles toisons,

S’égare chatouilleux,‖ dans l’ombre qu’il pénètre :Un spasme d’infini court et crispe son être.— « Des hommes, Astarté, des hommes ! … »

Elle a prisEt serre avec fureur‖ contre ses seins meurtrisLes coussins qu’elle étouffe‖ et mord. — Menteuse ivresse !La soie et le velours,‖ sous le corps qui les presse,Restent froids comme un marbre‖ et mous comme un vieillard.Rien sur soi ! Rien en soi !‖ Blond Phoïbos, prête un dard !

Trois fois la volupté‖ la trompe ! — Enfin, brisée,Râlante, le corps moite,‖ elle s’est affaissée.

Elle s’endort…Kronos‖ pousse l’instant qui fuit.Mais Zeus, dont l’œil sait voir‖ au travers de la nuit,A penché vers le lit‖ son front chargé de nues ;Et, léchant du regard‖ la blancheur des chairs nues,Il rêve aux lents efforts‖ du baiser virginal,Aux soupirs étonnés‖ du bonheur qui fait mal,Aux cris, à la fraîcheur‖ des caresses timides…

Il songe : le désir‖ ferme ses yeux humidesEt dans son cœur divin‖ monte comme les flots.

Il s’ennivre, écoutant‖ encor les courts sanglotsDont le charme lascif‖ envahit l’Empyrée.La chair gonfle les plis‖ de sa robe sacrée.Zeus veut ; Éros sourit ;‖ et les dieux immortels,Oublieux des parfums‖ brûlés sur leurs autels,S’écartent, croyant voir‖ un signe de colèreDans la flamme qui luit‖ sous les grands cils du Père.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
40((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
12 distiques
Mots à la rime
a Telephasa / n’osa masculine, classiqueb surhumaine / l’emmène féminine, classiquea cieux / dieux masculine, classiqueb monotones / Automnes féminine, classiquea cours / toujours masculine, classiqueb berge / vierge féminine, classiquea repos / peaux masculine, classiqueb tempes / lampes féminine, classiquea secrets / regrets masculine, classiqueb blanches / hanches féminine, classiquea mains / Vénus / charnus masculine, classiqueb mûre / pure féminine, classiquea poser / baiser masculine, classiqueb ramène / Leucolène féminine, classiquea Styx / d’onyx masculine, classiqueb pleine / Silène féminine, classiquea chatoyant / Orient masculine, classiqueb d’ivoire / noire féminine, classiquea brebis / pubis masculine, classiqueb Cythère / terre féminine, classiquea sang / bondissant masculine, non classiqueb caresses / Ivresses féminine, classiquea Phéniciens / siens masculine, classiqueb souffre / gouffre féminine, classiquea amant / brûle / dit / Lourdement masculine, classiqueb couche / bouche féminine, classiquea tisons / toisons masculine, classiqueb pénètre / être féminine, classiquea hommes / pris / meurtris masculine, classiqueb ivresse / presse féminine, classiquea vieillard / dard masculine, classiqueb brisée / affaissée féminine, classiquea s’endort / fuit / nuit masculine, classiqueb nues féminine, classiquea virginal / mal masculine, classiqueb timides / humides féminine, classiquea flots / sanglots masculine, classiqueb l’Empyrée / sacrée féminine, classiquea immortels / autels masculine, classiqueb colère / Père féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

85 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Légende des sexes, poëmes hystériques, Bruxelles, Imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882· numérisation wikisource.org· Sources