La Légende des Sexes, 1882· La légende des sexes
L’éden
À Florent Scheving.
Dans l’éther infini,‖ plein de profonds mirages,Dans l’azur insondable‖ et vierge de nuages,Le grand soleil montait‖ lentement, gravement :Et l’Éden, ébloui‖ du long rayonnement,S’éveilla. La nature‖ amoureuse et ravieEntonna le concert‖ éclatant de la vie.Tout remuait : Adma,‖ le seul et le dernier,Dormait les poings fermés,‖ à l’ombre d’un pommier.De larges ronflements‖ bourdonnaient sur sa lèvre :Il avait eu, la nuit,‖ des douleurs et des fièvres ;Il avait fait un rêve,‖ il avait mal aux reins :Il avait cru voir Dieu,‖ du haut des cieux sereins,Descendre à petits pas,‖ et la dextre divineAvait pendant longtemps‖ fouillé dans sa poitrinePour y ravir un os‖ qu’elle aviat emporté…Adam dormait toujours.‖ Debout à son côté,Ève le regardait,‖ soucieuse, étonnée.
Le jour venait de naître‖ où la femme était née.L’homme ronflait. Une heure‖ entière s’écoula ;Ève, agacée enfin‖ de le voir toujours là,Ève, maligne et femme,‖ Ève prit une pommeEt la laissa tomber‖ sur l’œil du premier homme.
Adam se redressa‖ d’un seul bond : « Mille dieux ! »Mais il aperçut Ève‖ en se frottant les yeux.Homme sans le savoir‖ et galant de naissance,Il fit une profonde‖ et grave révérence :— « Dieu fait bien ce qu’il fait ;‖ Éblis seul fait le mal. »
Il s’assit : — « Quel est donc‖ ce nouvel animal ?Et d’où vient qu’on ne peut‖ rien trouver à lui dire ? »Il se tut un instant,‖ puis avec un sourire :— « Il fait bien chaud ! …
C’est étonnant‖ avec ce vent du nord…Car c’est le vent du Nord‖ qui vient de la montagne.
Oui… Connaissez-vous‖ un peu notre campagne ?
Moi ? non. Je viens de naître.
Je vous félicite… Éden vous plaît-il ?
Pensez-vous y rester quelque temps ?
Ah, tant mieux. Vous verrez :‖ C’est un séjour aimable.Je vous promènerai‖ dans notre paradis.Aimez-vous à causer ?
Je ne sais pas encore ;Je ne peux pas savoir :‖ je suis née à l’aurore. »
Il se fit un silence :‖ Adam, pâle et songeur,Promenait brusquement‖ ses deux mains sur son cœur.
« Vous cherchez quelque chose ?
Dieu m’a créée avec :‖ ce n’est pas de ma faute.
Tiens… La drôle d’idée !‖ Et quel est votre nom ?
Mais non.Moi je m’appelle Adam.
Tous les deux s’étonnaient‖ de tant de différenceDans les formes du corps‖ et les tons de la peau.Adam la trouvait belle ;‖ Ève le trouvait beau.Ils se taisaient, mais il‖ raisonnaient en revanche.
Adam reprit enfin :‖ — « Comme vous êtes blanche !Pourquoi Dieu vous a-t-il‖ mis des cheveux si longs ?Les miens sont courts et noirs‖ et les vôtres tout blonds.C’est vraiment très-joli,‖ ces lourdes tresses blondes…
Très-joli…‖ Mais ces machines rondes,Là, sur votre poitrine :‖ À quoi cela sert-il ?
Je n’en sais rien. Mais vous,‖ au-dessous du nombril,Qu’est-ce que vous portez‖ dans cette touffe noire,Sur ce double coussin ?
Seulement ? — Cela doit‖ vous gêner pour marcher ?
Je suis si curieuse.Alors vous permettez ?… »
Ève, blanche et rieuse,Avança doucement‖ ses petits doigts rosés,Puis, s’arrêtant soudain :
Osez !Est-ce qu’il vous fait peur ?
Peur ? Oh non : je suis brave.Tiens ! C’est tout rouge au bout.‖ On dirait une rave.C’est pour la protéger,‖ sans doute, cette peau ?Ce n’est pas laid du tout.
Mais si : c’est très-gentil. »
Et les mignons doigts rosesAllaient, couraient, venaient,‖ faisaient de courtes poses,Comme des papillons‖ voltigeant sur des fleurs.
« Oh mais, regardez donc.‖ Il a pris des couleurs.Comme c’est drôle ! Il est‖ plus grand que tout à l’heure.Il se dresse : il frémit.‖ Ciel ! une larme : il pleure ! »
Ève essuya la larme‖ à ses cheveux dorés.
« Il pleure ! Il pleure encore !‖ Est-ce que vous souffrez ?
Oh, Monsieur‖ Adam ! il est énorme,Maintenant ! Il n’a plus‖ du tout la même forme.C’est très-raide et très-dur…‖ À quoi peut-il servir ? »
Adam lui répondit,‖ dans un profond soupir :« Est-ce que vous croyez‖ qu’il sert à quelque chose ?
Je n’en suis pas très-sûre :‖ au moins, je le suppose.Vous m’avez dit tantôt :‖ « Dieu fait bien ce qu’il fait. »Toute chose a son but‖ si ce monde est parfait.
Oui, si Dieu m’avait dit‖ ce qu’il veut que je fasseDe ce… Mais vous, comment ?…
Moi je n’ai que la place.C’est peut-être un oubli : voyez.
ADAM (cherchant trop haut)
Non : par là, maladroit !‖ Ici… Regardez bien.
C’est juste ! on vous a même‖ arraché la racine !La fosse est encor fraîche…‖ Est-ce que la voisineCommunique ?… Pour voir,‖ si j’y mettais le doigt ?
Diable ! C’est bien étroit ! »
Il glissa sous la femme‖ une main caressante…Ève bondit, l’œil clos,‖ la croupe frémissante,Les seins tendus, les poings‖ crispés dans ses cheveux.Tout son être frémit‖ d’un long frisson nerveux,Et le soupir mourut‖ entre ses dents serrées.« Encore ! » Elle entr’ouvrit‖ ses deux cuisses cambrées,Et le premier puceau‖ vint tomber dans ses bras !
« Encore ! Cherche encore !‖ Oui. Tant que tu voudras. »
Comme il croisait ses mains‖ sous deux épaules blanches,Adam sentit deux pieds‖ se croiser sur ses hanches.Leurs membres innocents‖ s’enlaçaient, s’emmêlaient.S’ils avaient pu savoir,‖ au moins, ce qu’ils voulaient !
Ô pucelage ! Alors,‖ presque sans le comprendreTous deux en même temps,‖ d’une vois faible et tendre,Murmurèrent : « Je t’aime »‖. Et le premier baiserVint, en papillonnant,‖ en riant, se poserEt chanter doucement‖ sur leurs lèvres unies.
Dieu, pour les ignorants,‖ créa deux bons génies :L’Instinct et le Hasard.‖ Or au bout d’un instant,Ève avait deviné‖ ce qu’il l’intriguait tant.
Avez-vous jamais vu‖ le serpent que l’on chasse ?De droite à gauche, errant,‖ affolé, tête basse,En avant, en arrière,‖ il va sans savoir où.
Il s’élance ; il recule ;‖ il cherche ; il veut un trou,Un asile où cacher‖ sa fureur écumante.Il cherche : il ne voit rien,‖ et son angoisse augmente.Mais lorsqu’il aperçoit‖ l’abri qu’il a rêvé,Il entre et ne sort plus.‖ — Adam avait trouvé !
Un cri, puis des soupirs :‖ l’homme a compris la femme.
Les deux corps enlacés‖ semblaient n’avoir qu’une âme.Ils se serraient, ils se‖ tordaient, ils bondissaient.Les chairs en feu frottaient‖ les chairs, s’électrisaient.Les veines se gonflaient. Les langues acéréesCherchaient une morsure‖ entre les dents serrées.Des nerfs tendus et fours,‖ des muscles contractés,Des élans furieux,‖ des bonds de voluptés…Plus fort ! Plus vite ! Enfin‖ c’est la suprême étreinte,Le frisson convulsif…
Ève, alanguie, éteinte,Se pâme en un soupir‖ et fléchit sur ses reins ;Ses yeux cherchent le ciel ;‖ son cœur bat sous ses seins.Son beau corps souple, frêle,‖ et blanc comme la neige,S’arrondit, s’abandonne‖ au bras qui la protège.
Adam, heureux et las,‖ se couche à son côté.Puis, tous deux, lourds, le sein‖ doucement agitéComme s’ils écoutaient‖ de tendres harmonies,Rêvent, dans la langueur‖ des voluptés finies.
Mais Ève : « — Dieu, vois-tu,‖ ne fais rien sans raisons.Dieu fait bien ce qu’il fait…‖ Viens là ! Recommençons… »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 72((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 75 distiques
- Mots à la rime
- a mirages / nuages féminine, classiqueb gravement / rayonnement masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb dernier / pommier masculine, classiquea lèvre / fièvres féminine, non classiqueb reins / sereins masculine, classiquea divine / poitrine féminine, classiqueb emporté / côté masculine, classiquea étonnée / née féminine, classiqueb s’écoula / là masculine, classiquea pomme / homme féminine, classiqueb dieux / yeux masculine, classiquea naissance / révérence féminine, classiqueb mal / animal masculine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb chaud / oui / très-fort / nord masculine, classiquea montagne / Ah / campagne féminine, classiqueb naître / Aujourd’hui / Oui / il masculine, classiquea temps / probable / aimable féminine, classiqueb paradis / causer / vous / dis masculine, classiquea causer / encore / l’aurore féminine, classiqueb songeur / cœur masculine, classiquea chose / côte / faute féminine, classiqueb nom / Ève / flattez / non masculine, classiquea Adam / silence / différence féminine, classiqueb peau / beau masculine, classiquea revanche / blanche féminine, classiqueb longs / blonds masculine, classiquea blondes / trouvez / rondes féminine, classiqueb sert-il / nombril masculine, classiquea noire / coussin / boire féminine, classiqueb marcher / s’habitue / toucher masculine, classiquea désirez / curieuse / permettez / rieuse féminine, classiqueb rosés / soudain / pas / Osez masculine, classiquea peur / brave / rave féminine, classiqueb peau / tout / très-beau masculine, classiquea gentil / roses / poses féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea l’heure / pleure féminine, classiqueb dorés / souffrez masculine, classiquea contraire / énorme / forme féminine, classiqueb servir / soupir masculine, classiquea chose / suppose féminine, classiqueb fait / parfait masculine, classiquea fasse / comment / place féminine, classiqueb voyez / rien / bien masculine, classiquea racine / voisine féminine, classiqueb doigt / faudra / étroit masculine, classiquea caressante / frémissante féminine, classiqueb cheveux / nerveux masculine, classiquea serrées / cambrées féminine, classiqueb bras / voudras masculine, classiquea blanches / hanches féminine, classiqueb s’emmêlaient / voulaient masculine, classiquea comprendre / tendre féminine, classiqueb baiser / poser masculine, classiquea unies / génies féminine, classiqueb instant / tant masculine, classiquea chasse / basse féminine, classiqueb où / trou masculine, classiquea écumante / augmente féminine, classiqueb rêvé / trouvé masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb bondissaient / s’électrisaient masculine, classiquea acérées / serrées / contractés / voluptés masculine, classiquea étreinte / convulsif / éteinte féminine, mixteb reins / seins masculine, classiquea neige / protège féminine, classiqueb côté / agité masculine, classiquea harmonies / finies féminine, classiqueb raisons / Recommençons masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Légende des sexes, poëmes hystériques, Bruxelles, Imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882· numérisation wikisource.org· Sources