La Légende des Sexes, 1882· La légende des sexes
La vieille
À Maurice Rollinat.
Belle à faire damner‖ les anges et les saints,Elle trôna vingt ans,‖ sans amour et sans joie,Étouffant la splendeur‖ mouvante de ses seinsDans des murs de velours‖ et des prisons de soie.
Fermant son cœur d’ascète‖ aux hommes méprisés,Elle régnait, d’en haut,‖ froide comme une Hécate ;Et jamais, jour ou nuit,‖ un frisson de baisersN’effleura les duvets‖ de sa chair délicate.
Quand elle agenouillait‖ son orgueil aux autels,Elle remerciait‖ la vierge d’IduméeD’avoir lavé sa peau‖ de nos désirs mortels,Et mis dans son corps pur‖ le dégoût d’être aimée.
Une auréole d’or‖ sur l’or de ses cheveux,Elle allait par la vie,‖ implacable et sereine,Et riait d’écouter‖ le sanglot de nos vœuxQui râlaient dans les plis‖ de sa robe de reine.
Vingt ans, et puis trente ans‖ encore elle attendit.Sa vertu, comme un tigre‖ indompté qu’on affame,Aiguisa cinquante ans‖ son vorace appétit,Puis, soudaine, hurla :‖ la statue était femme !
— Le serpent du désir‖ déroule ses anneauxEt le remords tardif‖ siffle au cœur qui s’éveille.L’impassible se tord‖ sur ses draps virginaux :La Vénus qui se venge‖ écorche sa chair vieille.
Oh, les chassés d’hier,‖ s’il venaient à présent !En foule, s’ils passaient !‖ Tour à tour, tous ensemble,S’ils daignaient la pétrir‖ et sucer jusqu’au sangSa mamelle qui glisse‖ et son ventre qui tremble !
Dieu ! Comme on vautrerait‖ ses lèvres sous leurs crins !Dans quelle immense extase‖ on boirait leurs caressesEt comme à deux genoux‖ on lécherait leurs reinsPour y puiser sans fin‖ l’ivresse des ivresses !
Mais les jours sont passés‖ de triomphe et d’orgueil !Dans l’âpre isolement‖ de sa couche dernière,Crispant des membres secs‖ sous ses rideaux en deuil,Elle bave d’amour‖ en attendant sa bière.
Trop tard ! Trop tard ! Ses doigts‖ se fouillent en chemin :Elle tord ses yeux blancs‖ où luit l’éclair d’un rêve ;Et sa virginité‖ d’antique parcheminCraque, comme la peau‖ d’un vieux tambour qu’on crève.
Versification
- Forme
- 10 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 10(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quatrains
- Mots à la rime
- a saints / seins masculine, classiqueb joie / soie féminine, classiquea méprisés / baisers masculine, classiqueb Hécate / délicate féminine, classiquea autels / mortels masculine, classiqueb d’Idumée / aimée féminine, classiquea cheveux / vœux masculine, classiqueb sereine / reine féminine, classiquea attendit / appétit masculine, classiqueb affame / femme féminine, classiquea anneaux / virginaux masculine, classiqueb s’éveille / vieille féminine, classiquea présent / sang masculine, non classiqueb ensemble / tremble féminine, classiquea crins / reins masculine, classiqueb caresses / ivresses féminine, classiquea d’orgueil / deuil masculine, classiqueb dernière / bière féminine, classiquea chemin / parchemin masculine, classiqueb rêve / crève féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
40 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Légende des sexes, poëmes hystériques, Bruxelles, Imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882· numérisation wikisource.org· Sources