Dilection, 1925· Suivant l’humeur des jours
Epως Πηγαζων
Un jour qu’une soif inconnueTourmentait trop mon cœur,‖ j’ai vu soudain jaillirD’immenses gerbes d’eaux ;‖ et ma poitrine nueSentit s’accroître son désirSous leur caresse diaphane…Pourquoi déferlaient-ils‖ tous ensemble, ces flotsChargés de mélodie‖ et de chants et d’échos ?Qui donc avait levé leur vanne ?
D’où venait leur bouillonnementDe quel mystérieux‖ réservoir millénaire ?Eux que j’avais connus‖ inertes et dormantsPourquoi cessaient-ils de se taireEt de leurs torrents déliésFaisaient-ils, tout à coup,‖ monter un hymne vierge ?… Je tenais simplement,‖ en passant sur leurs berges.Un rameau de vert coudrier…
Et, depuis ce jour, ils m’émeuvent !Ils enivrent ma soif‖ sans jamais l’apaiser !Leurs éternelles voix‖ disent ma chanson neuvePlus fraîche qu’un jeune baiser !Refrains, versets, textes profanes,Tout ruisselle d’eau vive,‖ et je baigne mon cœurAux jets d’eau jaillissants‖ des lyriques ardeurs !Mais qui donc a levé la vanne ?
Qui donc, eau des Rhètes sacrés,Te libère aujourd’hui ?‖… Coule ! Un temple est en fête !Le jeune été combat,‖ et, du haut des degrés,Il crible la mer violetteDe ses beaux regards sans pitié !Coule !… Et, quand le soir viendra, coule !‖ eau du Céphise !Et baigne encor Phœbé‖ dans ta fraîcheur exquise,A l’ombre des grands coudriers…
Ah ! coule, eau de Cyparissie !Sur ta bouche déclose‖ un sourire a tremblé…La verveine de ta‖ guirlande est refleurie,Voici les prémices du bléEt des offrandes de gourganes…Alors, de ton écume‖ éblouissant mes yeux,Tu débordes enfin,‖ et tes flots radieuxFont se lever plus haut la vanne !
Coule, eau du Latium, et fuisDe la vigne à l’ormeau,‖ du myrte à l’oléandre !Chante les jours heureux‖ et la grâce des nuits !Poursuis-la trace, en tes méandresDu pied fourchu des chevriers !Ils déroulent leur ronde‖ et tu noues tes volutes,Et j’entends alterner‖ le chant clair de tes flûtesEt leurs pipeaux de coudrier…
Coule, eau de jade et de turquoise !Eau des vasques de Perse !‖ Un chibouk d’ambre aux dents,Je vois sur la faïence‖ où tes rinceaux se croisent,Refleurir mon rêve, en guidant,De mon doigt pointu de sultane,Un bouton de jasmin‖ sur tes frais entrelacs…Et, dans la nuit, lorsqu’un‖ amant chante là-bas,Des pleurs s’égouttent de tes vannes…
Coule, aussi, printemps d’Albion !Est-ce l’aube aux yeux gris,‖ qui, pensive, dévideSur la pervenche, et l’herbe,‖ et les tendres surgeons,Tes écheveaux d’argent liquide ?Sss… un rossignol va triller…Mais tu mêles sa joie‖ à tes glissantes maillesPour chanter la beauté…‖ Il fuit… revient… tressaille…Il est là… sur un coudrier !
Et toi, coule, eau folle d’Espagne !Tu roules dans tes flots‖ cœurs et corps enlacés !Brusque et rompue, issant‖ des rocs de la montagne.Premier regard, dernier baiser,Sans que les fleurs d’œillet se fanent…Eau jamais fraîche,‖ et désaltérante pourtant,J’ai senti ta saveur‖ de soleil et de sang !Qui donc osa lever ta vanne ?
Et qui donc, belle eau des étangs,T’a fait mieux chuchoter,‖ sous la froide lumière,Ta perfide berceuse ?‖ Et sous les bouleaux blancs,J’ai vu la main des lavandièresTordre les cheveux des noyés !…La brume enfume la‖ lune !… Chante ! je t’aime…Chante ! J’ai peur…‖ Et demain au petit jour blêmeJ’irai me pendre aux coudriers…
Enfin toi, source éblouissante !Tu m’as heurté la face !‖ Et tu fus, tour à tour,Ruisseau, fleuve, torrent,‖ trombe dans tes tourmentes,Caresse dans tes chants d’amour !Ton eau s’aiguise en filigranePour sertir de rosée‖ une rose qui choit…Mais. ton eau peut jaillir‖ des bassins du grand RoyQuand on sait en lever la vanne !
Elle humectait le calathusAvant d’avoir passé‖ dans l’amphore latine,Et de ces vases purs,‖ à tout jamais ton fluxGardera la forme divine…Ah ! coule et que mes yeux mouillésPuissent, dans ta fraîcheur,‖ oublier leur jeunesse !Baigne mon flanc troué, que déchire et que blesseCe brin rompu de coudrier !
Viens ! Bondis, éclabousse, imprègne,Frappe par tes remous‖ mon âme en désarroi,Et que ta marée haute‖ ait des vagues qui saignent !Mais quand ton tumulte entre en moi,Nourris mon cœur d’un peu de manne !Avant d’éparpiller,‖ aux quatre vents du ciel,Ton onde étincelante‖ et tes chants immortels,Dis-le donc, Qui levait ta vanne !
Versification
- Forme
- 13 huitains (huitains)
- Rimes
- 13(ababcddc)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (52 de 8, 52 de 12)· profil 8, 6=6
- Strophes
- 13 huitains
- Mots à la rime
- a inconnue / nue féminine, classiqueb jaillir / désir masculine, classiquec diaphane / vanne féminine, classiqued flots / d’échos masculine, classiquea bouillonnement / dormants masculine, non classiqueb millénaire / taire féminine, classiquec déliés / coudrier masculine, non classiqued vierge / berges féminine, non classiquea m’émeuvent / neuve féminine, non classiqueb l’apaiser / baiser masculine, classiquec profanes / vanne féminine, non classiqued cœur / ardeurs masculine, non classiquea sacrés / degrés masculine, classiqueb fête / violette féminine, classiquec pitié / coudriers masculine, non classiqued Céphise / exquise féminine, classiquea Cyparissie / refleurie féminine, classiqueb tremblé / blé masculine, classiquec gourganes / vanne féminine, non classiqued yeux / radieux masculine, classiquea fuis / nuits masculine, classiqueb l’oléandre / méandres féminine, non classiquec chevriers / coudrier masculine, non classiqued volutes / flûtes féminine, classiquea turquoise / croisent féminine, non classiqueb dents / guidant masculine, non classiquec sultane / vannes féminine, non classiqued entrelacs / là-bas masculine, classiquea d’Albion / surgeons masculine, non classiqueb dévide / liquide féminine, classiquec triller / coudrier masculine, classiqued mailles / tressaille féminine, non classiquea d’Espagne / montagne féminine, classiqueb enlacés / baiser masculine, non classiquec fanent / vanne féminine, non classiqued pourtant / sang masculine, non classiquea étangs / blancs masculine, classiqueb lumière / lavandières féminine, non classiquec noyés / coudriers masculine, classiqued t’aime / blême féminine, classiquea éblouissante / tourmentes féminine, non classiqueb tour / d’amour masculine, classiquec filigrane / vanne féminine, classiqued choit / Roy masculine, non classiquea calathus / flux masculine, classiqueb latine / divine féminine, classiquec mouillés / coudrier masculine, non classiqued jeunesse / blesse féminine, classiquea imprègne / saignent féminine, non classiqueb désarroi / moi masculine, classiquec manne / vanne féminine, classiqued ciel / immortels masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 2.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources