Dilection, 1925· Suivant l’humeur des jours
Par un soir étoilé
À M. le pasteur J. Breitenstein.
Mon Dieu ! Si je croyais en vousJe ne vous dirais pas :‖ Pourquoi tant de désastresTant de fléaux, tant de courroux,Tant de jougs passés, même aux astres ?Pourquoi l’effort dans nos‖ destins vite arrêtés ?Je sais le prix de la nécessaire contrainte,Et je n’élèverais‖ jamais aucune plaintePour d’utiles calamités.Au plus fort des hivers‖ je dirais vos louanges,Je sais que le repos‖ sous la neige et la fangeFont mieux germer les blés d’été !
Je bénirais votre scienceD’avoir créé l’épreuve‖ à côté de l’espoirEn stimulantes alternances !Je vous glorifierais d’avoirDressé devant la force‖ une force contraire,D’avoir mis la falaise‖ au front de l’Océan,D’avoir fait de la lutte‖ entre vos firmamentsUn grand mouvement solidaireOù chaque étoile entraîne‖ une étoile et la suit,D’avoir fait succéder‖ au jour la sombre nuitPuis aux ténèbres la. lumière !
Si je croyais en vous, mon Dieu,Je vous louerais pour la‖ grâce nécessitanteDe nos appétits furieux !Il faut qu’on mange et qu’on enfanteEt nous avons trouvé,‖ grands désirs ennoblis,L’amour et le travail !‖ La paix vient des batailles ;Par l’effroi que causaient‖ d’injustes représaillesVous nous avez mieux réunis !Je sais la vanité‖ de vouloir être libreEt que l’antagonisme‖ établit l’équilibreDans l’âpre vertu des conflits !
Je sais ! Je sais ! Mais je demande,Élevant vers les cieux‖ mon esprit révolté,Pourquoi faut-il que trop d’offrandes,Sur vos autels sans équité,N’aient pu que se flétrir‖ et tomber en poussière.Au lieu d’avoir donné‖ tous les fruits attendus ?N’accorderez-vous pas‖ à chaque homme son dû ?Pourquoi tant de cœurs en prièreUsant, si vainement,‖ d’admirables ardeurs ?Pourquoi des champs et des‖ blés mûrs sans moissonneurs ?Pourquoi des vallons sans chaumières ?
Pourquoi des treilles sans raisinsD’où l’automne inutile,‖ en posant sa caresse,Ne fera pas jaillir le vin ?Pourquoi des bras pleins de jeunesseOnt-ils tendu,‖ si longuement,‖ leurs premiers vœux,Qu’ils ont dû replier‖ leur geste qui vacillePour contenir d’anciens‖ désirs restés stériles ?Pourquoi la vieillesse, mon Dieu ?Et dans des corps usés‖ des âmes qui suffoquentAvant la mort ? Pourquoi‖ l’amour sans réciproque,Et pourquoi des foyers sans feu ?
Seigneur ! faut-il donc que je croieQu’après avoir créé‖ notre jeune univers,Et l’avoir baigné dans la joieComme un. enfant au flot des mers,Vous avez détourné‖ de nous votre clémenceVous avez étalé‖ devant nous les apprêtsD’un merveilleux festin,‖ et quand nous sommes prêts,Animés par vous d’appétence,Vous nous dites : « Non ! Non !‖ Viens endurer ta faimAuprès des tables d’or !‖ Tu rongeras tes poingsEn contemplant leur abondance !
Toi qui, là-bas, ouvres des yeuxComme éblouis, aux jeux‖ mouvants de ma lumière,Approche ! et si jamais tu veuxProduire l’œuvre qui libère,J’éteindrai tes regards‖ dans une nuit sans fin !Et toi, dont le sourire‖ est si près de l’extasePour avoir entendu‖ quelque chantante phraseQue murmurait le vent lointain,Toi qui frémis aux sons‖ comme une lyre immense,Je t’assourdis ! et, pour‖ déchirer le silence,Tu gémiras toujours en vain !
Et puis vous vous tournez ensuiteVers celui qui saurait‖ mieux que d’autres aimer…Seigneur ! à cet être d’élite,Au fond duquel vous enfermezLa passion, voici‖ vos mots de disciplineCeux qui te l’offriront‖ ne sauront l’inspirer,Mais le jour ‒ où ton cœur,‖ enfin transfiguré,Battra bien fort dans ta poitrine,Nul ne te répondra !‖ Misérable exilé,Tu n’auras jamais eu‖ qu’un geste mutiléPar le sort que je te destine ! »
Ah ! juste Dieu pourquoi ? PourquoiLa lacérante entrave‖ et la peine arbitraire ?Pourquoi cette stérile loiDes étaux que rien ne desserre ?Vous semez vos trésors‖ devant tous les gibetsOù vous nous suspendez !‖ Vous allumez nos âmesPour mieux les consumer‖ d’asphyxiantes flammes !Vous employez le couperet,Le pilori, la roue‖ et la hart violenteSur de pauvres destins‖ qui ne sont que l’attenteD’un jour qui ne luira jamais !
N’eût-il pas mieux valu les prendreEt les guérir, et les‖ guider sur les cheminsOù d’autres êtres aussi tendresAuraient pu leur presser les mains ?Sans rien changer à l’univers, puisque la vie est brève,J’aurais rempli les jours‖ de chaque homme ici-basD’un fertile travail !‖ J’aurais chargé ses brasD’un fardeau qui les élèveSans les briser ; j’aurais‖ comblé les cœurs vaillants ;Le sein de chaque mère‖ allaiterait l’enfantQu’a toujours désiré son rêve !
Si je croyais en vous, Seigneur !Ah ! je vous renierais !‖ Non pour d’âpres veilléesD’où sort plus beau notre labeur,Mais pour la force gaspillée,Pour toutes les ardeurs‖ qui n’ont pu s’éprouver !Les infirmes, d’âme ou‖ de corps, qui, par le monde,N’ont pu donner l’effort‖ total, l’œuvre fécondeDont leur cœur était soulevé,Tous ceux-là, pourquoi les‖ faites-vous souffrir, dites,Seigneur ? Leur semence était-elle‖ donc maudite,Et seraient-ils les réprouvés ?
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abab] 11[abbacca]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (65 de 12, 54 de 8, 1 de 7, 1 de 14)· profil 8, 6=6, (7), (14)
- Mots à la rime
- a vous / courroux masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea arrêtés / calamités / d’été masculine, classiqueb contrainte / plainte féminine, classiquec louanges / fange féminine, non classiquea science / alternances féminine, non classiqueb l’espoir / d’avoir masculine, non classiquea contraire / solidaire / lumière féminine, classiqueb l’Océan / firmaments masculine, classiquec suit / nuit masculine, non classiquea Dieu / furieux masculine, classiqueb nécessitante / enfante féminine, classiquea ennoblis / réunis / conflits masculine, non classiqueb batailles / représailles féminine, classiquec libre / l’équilibre féminine, classiquea demande / d’offrandes féminine, classiqueb révolté / équité masculine, classiquea poussière / prière / chaumières féminine, classiqueb attendus / dû masculine, non classiquec ardeurs / moissonneurs masculine, classiquea raisins / vin masculine, classiqueb caresse / jeunesse féminine, non classiquea vœux / Dieu / feu masculine, classiqueb vacille / stériles féminine, non classiquec suffoquent / réciproque féminine, non classiquea croie / joie féminine, classiqueb univers / mers masculine, non classiquea clémence / d’appétence / abondance féminine, non classiqueb apprêts / prêts masculine, non classiquec faim / poings masculine, classiquea yeux / veux masculine, classiqueb lumière / libère féminine, classiquea fin / lointain / vain masculine, classiqueb l’extase / phrase féminine, classiquec immense / silence féminine, non classiquea ensuite / d’élite féminine, classiqueb aimer / enfermez masculine, classiquea discipline / poitrine / destine féminine, classiqueb l’inspirer / transfiguré masculine, classiquec exilé / mutilé masculine, classiquea Pourquoi / loi masculine, classiqueb arbitraire / desserre féminine, classiquea gibets / couperet / jamais masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, non classiquec violente / l’attente féminine, classiquea prendre / tendres féminine, non classiqueb chemins / mains masculine, classiquea brève / élève / rêve féminine, classiqueb ici-bas / bras masculine, classiquec vaillants / l’enfant masculine, classiquea Seigneur / labeur masculine, non classiqueb veillées / gaspillée féminine, classiquea s’éprouver / soulevé / réprouvés masculine, classiqueb monde / féconde féminine, non classiquec dites / maudite féminine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 1.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources