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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’initiation douloureuse, 1924· Le livre puéril· VIII L’impossible indifférence : « … Après avoir souffert, il faut souffrir encore… »

Clairvoyance

Gaston Heux· distiques, alexandrins, 212 vers

Au poète Franz Ansel.

I Intérieurement

Toi qui songeais encor,‖ délaissé des chimères,A leurs crins d’or épars‖ sur tes jours de naguères,O mon être d’amour,‖ avide d’être aimé,Irrévocablement,‖ mon cœur, je t’ai fermé.

Dans des robes de soie‖ et des lueurs de moire,Combien douces rôdaient‖ au seuil de ma mémoireCelles dont la chair seule‖ eut sa virginité !Qu’espérait-on, vraiment,‖ de ma crédulité ?Que le mensonge errant‖ en parfums à leur boucheRecevrait sur ma lèvre‖ un accueil moins farouche ?Qu’ayant assez souffert‖ de l’exil prononcéJe vous évoquerais,‖ Perfides, du passéEt qu’aux limbes d’argent‖ des fidélités fortesS’ouvrirait un jardin‖ où renaîtraient ces mortes !Oui… , vous voilà !‖ groupes à groupes,‖ vous glissez !Qui vous regarde, hélas !‖ ne peut vous craindre assez.J’attends en vain de moi‖ le geste qui repousse,Et votre astuce en fleurs‖ sur tous mes sens est douce !…Ah ! que l’esprit, du moins,‖ hostile à trop d’ardeurs,Pénètre votre chair‖ et voile ses splendeurs !Mais vous transparaîtrez‖ sous ces métamorphoses :Pareilles aux sommets‖ dont les neiges sont rosesD’une flore glacée‖ éclose sous le gel,Chastes vous trahissez‖ comme un printemps charnel.Toute ivresse s’épure,‖ et la vôtre peut-être…Vous appelez à vous,‖ mais si bas, votre Maître,Qu’au fond de votre voix‖ j’aurais peine à saisirCe qu’il reste du cri‖ de votre ancien désir !

Ainsi l’illusion‖ farde de ses mensongesCes vierges aux beaux cils‖ qui déçurent mes songes,Et n’ouvrent si profonds‖ leurs iris étoilésQue pour précipiter‖ d’un ciel les cœurs ailés !

Mais quoi ! tout mon espoir‖ palpite sur leur trace !…Pas une qui se prête‖ à m’arracher sa grâce…Rien qu’en pesant sur moi‖ de son regard très doux,La plus coupable, hélas !‖ fait honte à mon courroux…J’oublie en l’absolvant‖ ce que je lui pardonne,Je le sens dans mon cœur :‖ sa présence m’est bonne !« O vous, dont je chéris‖ jusqu’à l’indignité,» Puisqu’elle affine encore‖ et parfait la beauté,» Eh bien, rentrez-en moi,‖ parjures ! L’âme tendre,» Si dur qu’en soit l’aveu,‖ restait à vous attendre ! »» Et leurs groupes, alors,‖ s’approchant tout surpris,» Me plaignaient à mi-voix :‖ « Maître, tu t’es mépris ! »O rythmes musicaux,‖ frémissez sous les plectres !O seuils où la pitié‖ des pensives ÉlectresAccueillera toujours‖ Oreste reconnu !…« Salut ! hôte meurtri,‖ des lointains revenu !» Voyez ! l’étrange exil‖ dont vous frappiez nos crimes» Fit maîtresses, ici,‖ vos heureuses victimes !» D’un cœur dont nous sortions‖ préférant vous bannir,» Vous avez loin de vous‖ vécu votre avenir,» Et celles qu’on traitait‖ trop vite d’exilées,» A votre triste chair‖ restaient toutes mêlées !» Qui vous cherchait en vous‖ ne vous y trouvait pas…» Aux mornes horizons‖ s’enchevêtraient vos pas,» Et secouant enfin‖ votre propre anathème» O Maître, vous rentrez,‖ étranger, en vous-même ! »

Telles vous sanglotiez,‖ vierges, vos larmes d’or !Vous étreigniez ma main,‖ toute meurtrie encor !Doux êtres méconnus‖ et chers jusqu’à mes doutes,O vous que je poussais‖ parmi l’effroi des routesOù les vivants cailloux,‖ pleins d’abois et de bonds,Comme des chiens‖ mordent les pieds‖ des vagabonds,A voir ma chair en sang,‖ vous pleuriez dans vos tresses,Et sur elle, en parfums,‖ vous versiez vos tendresses !Amantes, s’efforçant‖ vers de purs abandons,Vous exerciez vos cœurs‖ maternels aux pardons ;Les lèvres chaudes‖ embrasaient‖ la bouche blême.Et vous étiez, pour mes‖ remords, la pitié même !Chacune dans la femme‖ éveillant une sœurDe cet ingrat impie‖ absolvait la noirceur,Et comme tout en vous‖ sanctifiait mes limbes,J’embrassais vos pieds nus‖ et je baisais vos nimbes !Mais à peine, au chemin,‖ mon front s’était heurté,Rejetant comme un masque‖ une feinte bonté,Vous insultiez, avec‖ un rire qui la blesse,Vous, la toute puissance,‖ à ma toute faiblesse !

Alors, ce cœur crédule‖ aux recommencements,Je l’avais clos sur vous,‖ irrévocablement.

II Indifférence

I Corbeille

Dans la corbeille d’or‖ des paisibles années,Comme un osier flexible‖ aux doigts de Destinées,Mes jours entrelaçaient‖ leur souplesse à mes nuits !Odorante corbeille‖ où s’amassent les fruits !Pampres qu’aux espaliers‖ des vendanges insignesPleure longtemps encor‖ le sang meurtri des vignes ;Pêches d’un clos jaloux,‖ équivoque saveurQui dans leur tendre chair‖ prolonge un goût de fleur ;Et vous, sous les frissons‖ et l’éclair des rosées,Douces gouttes de nuit,‖ mûres cristallisées…Bleus raisins où, le soir,‖ dans les ombres perdu,Un rayon trouve encor‖ le frelon suspendu,Et traverse d’un trait‖ de lumière expiranteLa grappe diaphane‖ et l’aile transparente,Maturité,‖ fécondité,‖ suavité,Dont les trésors déçus‖ ne m’auront plus tenté,Vous vantiez vainement‖ à mes détresses sourdesLa volupté des vins‖ dont les vignes sont lourdes.

II Sérénité

Molle extase des sens !‖ Sommeil de toute envieDoux aspect de la mort‖ dont s’entoure la vie !Et toi, divine encor‖ dans le vide des cieux,Lumière éparse, cendre‖ immortelle des dieux,Si l’embûche est impie‖ où te guettant des voiles,Ruisselle par les trous‖ des clémentes étoiles !

Ascètes ! ô fervents‖ qui viviez à genoux !Bienheureux qui portiez‖ votre ciel avec vous !Dans l’abîme sans fond‖ des veilles extatiques,L’approche de vos dieux‖ fermait vos yeux mystiques.Ils y passaient… leurs mains‖ se fondaient en clarté.Ils se nommaient Amour,‖ Douceur, Sérénité,Et tant que leur présence‖ étoilait vos paupières,Vos longs cils s’écartaient‖ sous d’intimes lumières.Puis, lorsque le réveil‖ de ces hautes amours,Rouvrait, hélas ! vos yeux‖ à la pâleur des jours,Haletants de regret‖ sous ce ciel qui vous quitte,Pour mériter encor‖ son auguste visite,Vous consumiez sans fin‖ votre long avenirEntre un obscur espoir‖ et l’obscur souvenir.Mais moi, moi ! reniant‖ les dieux qui nous délaissent,Libre de ces amours‖ dont les meilleures blessent,Ton rude acier jamais‖ ne m’a plus transpercé,Regret, flèche vibrant‖ sur l’arc d’or du passé.Détourné du futur‖ par la crainte d’y croire,Dans l’éternel présent‖ des êtres sans mémoire,Sereinement, sans un‖ effort et les yeux clos,O temps, calme avenir,‖ j’ai descendu tes flots.Et les soirs constellés‖ suspendaient dans tes ondes,Pour me mêler aux cieux‖ le reflet de leurs mondes.Rien de réel qui dût‖ encor me retenir.Que m’importait d’ailleurs‖ que l’on en pût mourir,Trop heureux, mille fois,‖ de m’engloutir en elle,Si l’onde constellée‖ était l’onde mortelle.Combien ai-je connu‖ de ces lointaines sœurs,Ophélias des temps‖ qui mouraient d’être ailleurs.Comme autrefois la vierge,‖ au fil fatal du fleuve,Rêvait son rêve,‖ inconsciente‖ de l’épreuve,Sans qu’un geste réel,‖ l’arrachant à la mort,Eût crispé sa main pâle‖ aux roseaux verts du bordTel aussi votre rêve‖ au fond des cieux oublieLa détresse où se meurt‖ la terrestre Ophélie…L’extase vous entraîne‖ en ses funestes eaux,Mais les banalités,‖ comme de grands roseauxQui s’élancent vers vous‖ des profondeurs secrètes,N’arrêtent pas vos yeux,‖ éternelles distraites !

Ainsi, sous la rigueur‖ d’une infaillible loi,Jaillissant de mon cœur‖ et s’absorbant en moi,Existence d’un jour,‖ vaste fleur immobileOuverte sur les eaux‖ comme l’attrait d’une île,Ma pensée évoquait‖ ce nénuphar géantQui sur son lac natal‖ se replonge au néant.

III Réveil

Et cette heure où, — mes yeux !‖ mes yeux larges ouverts ! —J’ai replongé par vous‖ dans l’énorme Univers…Mes paupières, brusquant‖ l’orgueil de rester closes,M’étourdirent soudain‖ du vertige des choses.Moi qui disais « Vous, la‖ lumière, et vous, le bruit,» Mes yeux fermés feront‖ en moi la grande nuit,» Et mon calme, rebelle‖ à toute violence,» Dans mon cœur sans échos‖ tendra le grand silence ! »De mes sens maîtrisés‖ je me sacrais le roi…Et voici brusquement‖ qu’au plus profond de moi,Les formes renaissaient,‖ splendides ou funèbres,Dans la confusion‖ de mes vieilles ténèbres.Le jour m’envahissait‖ de houleuses clartés,Et sur leurs vagues d’or‖ chantaient les Astartés !Éperdument‖ se devinait‖ la joie éparse,Du désir innombrable‖ invisible comparse,Et partout se grisaient‖ les satyres ardents,Ivres des thyrses verts‖ qu’ils marquaient de leurs dents.Là, les riches pollens,‖ que le vent dissémine,Vers le pistil fécond‖ inclinaient l’étamine,Et des bois, où la sève‖ odorante brûlait,De la terre et des eaux‖ je gardais un reflet :Double dans l’unité,‖ la vie universelle,Qui s’exalte, palpite,‖ et flamme, onde, ruisselle,Épanouit deux fois‖ son sublime réveilDans ma pleine pensée‖ et dans le plein soleil !

Ces aspects infinis,‖ s’affranchissant de l’ombre,Se dérobaient sans cesse‖ à l’étreinte du nombre,Comme le corps fondant‖ d’une nymphe des eauxÉchappe aux ægypans‖ à travers les roseaux.Rien que leur souvenir‖ d’un vertige m’enivre…Alors, à voir le monde,‖ impatient de vivre,Revivre encor la nuit‖ les voluptés du jour.Je compris à jamais‖ l’infini dans l’amour !L’amour ! qui fit sa joie,‖ hélas, de mon supplice…Limpide amour‖ où transparaît‖ le sacrifice,Comme en de frais ruisseaux‖ un lit noir de cailloux.Qui s’y plonge, s’y blesse,‖ et nous en saignons tousPartout un même élan‖ de force exaspéréeInitiait l’Amour‖ à la douleur sacrée,!Et partout notre Espoir,‖ avec son rire en pleurs,Retournait à l’Amour‖ dans le pas des Douleurs !— Nouée au tronc d’argent‖ des bouleaux et des ormes.Nymphe qu’un soubresaut‖ capricieux des formesDe la chair à la flore‖ obligeait à déchoir,Toute la nuit,‖ l’hamadryade,‖ dans le noir,Avec ses reins cabrés‖ faisant saigner l’écorce,S’obstinait dans l’élan‖ captif de son beau torse.Des dryades, là-bas,‖ du creux des chênes verts,A cette amante en pleurs‖ s’offraient, les bras ouverts !De langoureux appels‖ penchaient leurs formes blanches…Mais un sang végétal‖ les figeait dès les hanches,Et le vivace espoir‖ des cœurs jeunes et fousLes menait seul‖ à l’impossible‖ rendez-vous.— En vain dans la torpeur‖ dont l’été les embrase.Les midis consumaient‖ une immobile extase…En vain le cœur du monde‖ où rien ne remuait,S’abîmait gravement‖ dans un songe muet :Les horizons lointains‖ où s’épanche et se doreLa Clarté sans déclin‖ qui n’a pas eu d’aurore.Unissaient, sous l’ardeur‖ du jour essentiel.Le taciturne amour‖ de la terre et du ciel !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
106((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
6 distiques
Mots à la rime
a chimères / naguères féminine, classiqueb aimé / fermé masculine, classiquea moire / mémoire féminine, classiqueb virginité / crédulité masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb prononcé / passé masculine, classiquea fortes / mortes féminine, classiqueb glissez / assez masculine, classiquea repousse / douce féminine, classiqueb d’ardeurs / splendeurs masculine, classiquea métamorphoses / roses féminine, classiqueb gel / charnel masculine, classiquea peut-être / Maître féminine, classiqueb saisir / désir masculine, classiquea mensonges / songes féminine, classiqueb étoilés / ailés masculine, classiquea trace / grâce féminine, classiqueb doux / courroux masculine, classiquea pardonne / bonne féminine, classiqueb l’indignité / beauté masculine, classiquea tendre / attendre féminine, classiqueb surpris / mépris masculine, classiquea plectres / Électres féminine, classiqueb reconnu / revenu masculine, classiquea crimes / victimes féminine, classiqueb bannir / avenir masculine, classiquea d’exilées / mêlées féminine, classiqueb pas masculine, classiquea anathème / vous-même féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea doutes / routes féminine, classiqueb bonds / vagabonds masculine, classiquea tresses / tendresses féminine, classiqueb abandons / pardons masculine, classiquea blême / même féminine, classiqueb sœur / noirceur masculine, classiquea limbes / nimbes féminine, classiqueb heurté / bonté masculine, classiquea blesse / faiblesse féminine, classiqueb recommencements / irrévocablement masculine, non classiquea années / Destinées féminine, classiqueb nuits / fruits masculine, classiquea insignes / vignes féminine, classiqueb saveur / fleur masculine, classiquea rosées / cristallisées féminine, classiqueb perdu / suspendu masculine, classiquea expirante / transparente féminine, classiqueb suavité / tenté masculine, classiquea sourdes / lourdes féminine, classiqueb envie / vie féminine, classiquea cieux / dieux masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea genoux / vous masculine, classiqueb extatiques / mystiques féminine, classiquea clarté / Sérénité masculine, classiqueb paupières / lumières féminine, classiquea amours / jours masculine, classiqueb quitte / visite féminine, classiquea avenir / souvenir masculine, classiqueb délaissent / blessent féminine, classiquea transpercé / passé masculine, classiqueb croire / mémoire féminine, classiquea clos / flots masculine, classiqueb ondes / mondes féminine, classiquea retenir / mourir masculine, classiqueb elle / mortelle féminine, classiquea sœurs / ailleurs masculine, classiqueb fleuve / l’épreuve féminine, classiquea mort / bord masculine, classiqueb oublie / Ophélie féminine, classiquea eaux / roseaux masculine, classiqueb secrètes / distraites féminine, classiquea loi / moi masculine, classiqueb immobile / île féminine, classiquea géant / néant masculine, classiqueb ouverts / Univers masculine, classiquea closes / choses féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea violence / silence féminine, classiqueb roi / moi masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb clartés / Astartés masculine, classiquea éparse / comparse féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquea dissémine / l’étamine féminine, classiqueb brûlait / reflet masculine, classiquea universelle / ruisselle féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea l’ombre / nombre féminine, classiquea m’enivre / vivre féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea supplice / sacrifice féminine, classiqueb cailloux / tous masculine, classiquea exaspérée / sacrée féminine, classiqueb pleurs / Douleurs masculine, classiquea ormes / formes féminine, classiqueb déchoir / noir masculine, classiquea l’écorce / torse féminine, classiqueb verts / ouverts masculine, classiquea blanches / hanches féminine, classiqueb fous / rendez-vous masculine, classiquea embrase / extase féminine, classiqueb remuait / muet masculine, classiquea dore / d’aurore féminine, classiqueb essentiel / ciel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

212 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Initiation douloureuse — 1er cahier, Paris — Bruxelles, Éditions Gauloises, 1924· numérisation gallica.bnf.fr· Sources