L’initiation douloureuse, 1924· Le livre viril· VIII Le Goût de la Mort
La mort des peuples
LES HALEURS DE LA VOLGA (Au programme d’une fête de charité.)
A Théodore Moulin, qui nous a penchés sur l’agonie russe.
Ils remontent parfois‖ à travers ma mémoire,Échos de l’art fervent‖ qui nous les divulgua, —Ces chants que les haleurs,‖ fils de la Terre Noire,Traînent avec leur barque‖ aux bords de la Volga.
Dans le grand fleuve d’or‖ crépite un crépuscule,Et cent bateaux épars‖ se hâtent sous ces voix,Dont le vivant épieu‖ comme un troupeau stimuleEt guide au ras des eaux‖ la file des convois.
Les plaines, alentour,‖ tout en gerbes dorées,Guettent parmi les vents‖ la musique des chœursÉbauches qui, là-bas,‖ sur des brumes nacrées,Flottent dans mille bruits‖ qu’interprètent des cœurs.
Le fleuve est sur ta lèvre,‖ ô haleur qui t’arc-boutes,Et, dans tes airs berçant‖ les herbes et les joncs,A travers tant d’espace‖ il me sait aux écoutes,Volontaire captif‖ du prestige des sons…
— Autres temps ! tout son cours,‖ ô Russie, est ténèbresEt la faim t’exténue‖ et chaque effort tentéAu dos de tes haleurs‖ fait sourdre les vertèbresEt courbe sous la sangle‖ un squelette hébété !
Et nous, te dédiant‖ notre fête, ô Martyre,Notre cœur à ce point‖ te serait étrangerQu’il voue à tes malheurs,‖ dans la fièvre et le rire,Un culte inconscient‖ sous un rite léger ?
Comprenons-nous si mal‖ ta rumeur d’agonie,Grand peuple des haleurs‖ instruits par les roseaux,Toi qui reçus jadis‖ l’instinct de l’harmonieComme un don fluvial‖ des berges et des eaux !
Reste-t-il tant d’attraits‖ à tes lèvres défaitesQu’au sens de leurs appels‖ nous nous soyons mépris ?En vain, pleins de ta mort,‖ se dressent tes prophètes…La distance ironique‖ a méconnu leurs cris.
Mais non ! rien ne l’ignore,‖ et faute d’un miracleSur la steppe qui gerce‖ et se meurt de soleil,Rien ne reste survivre‖ au fatal habitacle,Qu’une vie obstinée‖ et semblable au sommeil.
Parfois le râle épais‖ d’un spectre qui sursauteS’évade comme une âme‖ et chevauche le vent,Et, versant l’insomnie‖ où que l’accueille un hôte,Aux remords de nos nuits‖ inflige un confident.
Sous une ombre pesante‖ ainsi qu’un lourd reproche,Il attise nos sens,‖ ce fantôme indigné,Et, l’hymne étant trahi‖ qui meurt de proche en proche,En sauve au moins l’écho‖ dans un monde éloigné…
… Comprends mieux à présent,‖ toi qu’un désastre apporteSpectre qui suis du doigt,‖ aux ciels où tu naquis,Les chants désespérés‖ d’une race mi-morte,Loin de choir au silence,‖ ils nous avaient conquis…
Regarde ! nous chargeons‖ d’espérance et d’étoilesDes flotilles d’azur‖ et de sûrs réconforts…Nous pressons de nos cris‖ la paresse des voiles…Ensemble nous volons‖ vers la Terre des Morts !
Et trouvant à l’amour‖ la puissance des charmes,Nous voici les haleurs‖ de ces convois sacrésQui remontent, chantants,‖ le long cours de tes larmes,Les torrents ruisselants‖ que tes yeux ont pleurés !
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a mémoire / Noire féminine, classiqueb divulgua / Volga masculine, classiquea crépuscule / stimule féminine, classiqueb voix / convois masculine, classiquea dorées / nacrées féminine, classiqueb chœurs / cœurs masculine, classiquea t’arc-boutes / écoutes féminine, classiqueb joncs / sons masculine, classiquea ténèbres / vertèbres féminine, classiqueb tenté / hébété masculine, classiquea Martyre / rire féminine, classiqueb étranger / léger masculine, classiquea d’agonie / l’harmonie féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea défaites / prophètes féminine, classiqueb mépris / cris masculine, classiquea miracle / habitacle féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea sursaute / hôte féminine, classiqueb vent / confident masculine, classiquea reproche / proche féminine, classiqueb indigné / éloigné masculine, classiquea apporte / mi-morte féminine, classiqueb naquis / conquis masculine, classiquea d’étoiles / voiles féminine, classiqueb réconforts / Morts masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb sacrés / pleurés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Initiation douloureuse — 1er cahier, Paris — Bruxelles, Éditions Gauloises, 1924· numérisation gallica.bnf.fr· Sources