L’initiation douloureuse, 1924· Le livre puéril· VI L’Initiation du cœur … et des mots étouffés fait ses seules caresses…
Le symbole du jardin et de l’amour
RÉVEIL
… Des cœurs respectueux farouche duperie !…
Aux pentes où la vie‖ enseigne à défaillir,Dès longtemps haletaient‖ mes forces épuisées,Quand vint le soir‖ religieux‖ s’y recueillir.
A l’approche de l’ombre‖ en perles déposées,Tremblaient aux frondaisons‖ où s’étouffent les clairs,D’un semblable frisson‖ étoiles et rosées.
Ébranlant la nuit bleue‖ au bruit rauque des flairs,Des faons, jarrets tendus,‖ et l’haleine sifflante.Humaient l’inquiétude‖ éparse dans les airs.
A peine encor‖ quelque lumière‖ somnolente…La nocturne marée‖ en étirant ses flots,Noyait les rocs,‖ submergeait l’être,‖ bête et plante
Et brusquement‖ un midi d’or‖ en ce jour clos !Un coin d’exubérance‖ où palpite un prodigeDe parterres en fleurs‖ et de vergers éclos.
Quelle tiédeur ailée‖ en parfums y voltige !…Quels pétales partout‖ d’un élan dépliés,S’ouvrent au frôlement‖ d’un souffle de vertige ?…
Du sommeil éternel‖ tardifs initiés,Seuls les soucis du temps,‖ seuls les soucis du monde,Dans cette tombe en fleurs‖ reposaient oubliés.
Amour, j’ai salué‖ ta retraite féconde !L’inépuisable joie‖ a cent rythmes divers,Lustrale dans la flamme‖ et lustrale dans l’onde.
Les fruits se balançaient,‖ légers de sucs amers ;Dans leurs roses duvets‖ on croyait voir revivreLes tendres chatoiements‖ et le carmin des chairs.
Des lys montaient vers eux‖ comme des fleurs de givreEt, toute pureté‖ vers la fécondité,Ils exhalaient leurs cœurs‖ d’où l’encens se délivre.
Et tout s’enveloppait‖ de flottante beauté,Et la résine d’or‖ roulait sur les écorces,Perle autant que parfum,‖ sa fleurante clarté.
O geste des semeurs‖ dont se cambrent les torsesJe vous cherchais dans cet‖ Éden épanouiOù la vie émanait‖ d’intarissables forces !
Et près du seuil clément,‖ j’hésitais ébloui,Lorsque me prit la main‖ quelqu’un de l’invisibleQue nul dans ce jardin,‖ hors moi, n’avait ouï !
« Tu peux entrer ; atteins‖ partout l’inaccessible !» Tes pas prédestinés‖ sentent frémir le seuil» Que d’autres moins heureux‖ ont pu croire impassible.
» Rejette la froideur‖ qui te masque d’orgueil !» Et reçois de l’Amour,‖ ô mon frère, ô mon hôte,» Le baiser qu’éternise‖ un tendre et ferme accueil !… »
Et comme avant les temps‖ de la première faute,Les branches fléchissaient‖ sous l’excès de leur poids,Et pour m’offrir ses fruits‖ s’abaissait la plus haute.
Toutes les faims‖ pour s’assouvir‖ pressant leur choixToutes les soifs à pleines‖ lèvres étanchées !Toutes les voluptés‖ promises à la fois !
N’offrant plus, en secret,‖ que des pulpes tachées,Comme haussant la terre‖ au devant du désirDes fruits impatients‖ s’amassaient en jonchées.
T’ai-je compris si mal,‖ emblème du plaisir,Que, très haut, et, le soir,‖ bercé près des étoiles,Le fruit qui me tenta‖ ne pouvait se saisir ?
Mais l’aile de l’Esprit‖ transparut sous ses voiles,Et, promettant l’azur‖ à mes vœux d’exilé,M’emportait assouvir‖ le désir de mes moelles.
Plus que la convoitise‖ un remords m’a troublé,Et mon geste planait‖ sur le verger mystique,Des cent fruits méconnus‖ vers ce fruit étoilé !
« Ah ! pourquoi ternirais-je,‖ en ce soir pacifique» Où se gonfle d’espoir‖ le cœur universel,» Les tissus transparents‖ de sa chaste tunique ?
» Non, non ! qu’en ce printemps‖ généreux et charnel,» Comme un gage vermeil‖ d’éternelle jeunesse,» Sous ses roses duvets‖ coule un sang éternel…
» Le vent du ciel peut seul,‖ et seule sa caresse,» Attarder sur sa chair‖ leurs baisers délicats…» Qu’il reste le fruit pur‖ du jardin d’allégresse !
» Ces doigts respectueux‖ ne le cueilleront pas :» Mes yeux garderont seuls‖ sa lumineuse image» Par les sentiers futurs‖ où buteront mes pas ! »
Et déjà, voyageur,‖ la fièvre du voyageM’emportait vers la nuit‖ de l’éternel chemin :Mais une houle d’ombre‖ obscurcit le feuillage…
Deux yeux luirent, points d’or‖ qui dardaient le dédain,Et cinglant mon respect‖ d’un long spasme de rire,L’Esprit, d’un brusque coup,‖ me repoussa la main.
« Du seuil bleu que toi-même‖ auras su t’interdire,» Oh ! regarde !… », et des fruits‖ me montrant le plus beau,» Désormais sa fraîcheur‖ est à qui la désire !… »
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 28(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a défaillir / recueillir masculine, classiqueb épuisées / déposées / rosées féminine, classiquec clairs / flairs / airs masculine, classiquea sifflante / somnolente / plante féminine, classiqueb flots / clos / éclos masculine, classiquec prodige / voltige / vertige féminine, classiquea dépliés / initiés / oubliés masculine, classiqueb monde / féconde / l’onde féminine, classiquec divers / amers / chairs masculine, classiquea revivre / givre / délivre féminine, classiqueb fécondité / beauté / clarté masculine, classiquec écorces / torses / forces féminine, classiquea épanoui / ébloui / ouï masculine, classiqueb l’invisible / l’inaccessible / impassible féminine, classiquec seuil / d’orgueil / accueil masculine, classiquea hôte / faute / haute féminine, classiqueb poids / choix / fois masculine, classiquec étanchées / tachées / jonchées féminine, classiquea désir / plaisir / saisir masculine, classiqueb étoiles / voiles / moelles féminine, classiquec d’exilé / troublé / étoilé masculine, classiquea mystique / pacifique / tunique féminine, classiqueb universel / charnel / éternel masculine, classiquec jeunesse / caresse / d’allégresse féminine, classiquea délicats / pas masculine, classiqueb image / voyage / feuillage féminine, classiquec chemin / dédain / main masculine, classiquea rire / t’interdire / désire féminine, classiqueb beau / rameau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
85 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Initiation douloureuse — 1er cahier, Paris — Bruxelles, Éditions Gauloises, 1924· numérisation gallica.bnf.fr· Sources