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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’initiation douloureuse, 1924· Le livre viril· V L’Art d’Autrui (Sur la page de garde de Au cœur frais de la forêt.)

Pèlerinage littéraire

Gaston Heux· 20 quintils, alexandrins, 100 vers

A Philéas Lebesgue, en souvenir d’une étape à Neuville-Vault.

On souriait en le‖ disant Fils de la Terre,Mais j’en croyais plutôt‖ ce confident écrit,Son art où s’est vaincu‖ comme un don de se taire,Et déjà mon respect,‖ plein de son rêve austère,L’affiliait‖ à d’autres dieux,‖ comme un Esprit.

Antée est fils du sol,‖ qu’un front bas déshonore…L’élan qu’y prend son pied‖ d’autres l’ennoblirontDe ses quatre sabots‖ s’inspire le Centaure,Mais ce dieu hennissant‖ que la Terre restaureN’en dresse que plus fier‖ le prestige du front.

:On insistait en vain :‖ « Ce dompteur de charrue(Et le cal en répond,‖ de ses rugueuses mains)Accouple auprès des bœufs‖ son Pégase qui rue ;Le souci d’engranger‖ la moisson rousse et drueDonne à ses vers heureux‖ d’inquiets lendemains.

Il habite là-bas,‖ en colline picarde,Près de hameaux déserts‖ un village épuiséSoixante âmes à peine‖ ont commis à leur garde,Comme un vivant défi‖ vers la Louve hagarde,Ce dévouement obscur‖ qu’un grand cœur trouve aisé,

Car, pareil à ces chiens‖ hurlant à la pénombreQui soupçonnent du flair‖ un fauve épouvantail,Si des jeunes troupeaux‖ se décime le nombre,Il le sait trop, c’est que‖ la bête louche et sombrePar les guérets de France‖ assiège tout bercail.

— A jamais compromis‖ dans sa moisson charnelleLe sol divin trahi‖ par ses vivants hoyaux !La France, hélas ! plus que‖ la tombe est solennelle,Et qui se sent prophète‖ et se penche sur elleClôt déjà son vantail‖ sur le vide d’agneaux.

C’est peu de méditer‖ sur sa race appauvrieEn émoussant l’épreuve‖ au lieu de la souffrir,Et la paix inféconde‖ égalant la tuerie,Il se vivrait cent fois,‖ et presque avec furie,Pour tant de résignés‖ qui s’aident à mourir.

Qu’il fauche avec ses fils,‖ engerbe avec ses filles,La moisson qu’il mérite‖ userait l’affiloir,Et sa femme au grand cœur,‖ dans l’attente des drilles,Met la bûche tardive‖ à son feu de broutilles,Où quelque salamandre‖ habitera ce soir.

… S’il n’a point, au grelot‖ des vieilles carrioles,Emporté vers son toit‖ des hôtes attendus,Ni, lustrant du regard,‖ du geste et des paroles,Le pays qui s’allonge‖ au bas des rampes molles,Gardé sur sa douceur‖ les esprits suspendus ;

S’il n’a pas évoqué,‖ clocheton qui va poindre,L’église et son village‖ expirant alentour,Ni, d’un geste de prêtre‖ impatient de l’oindre,Comme à quelque mourant‖ qu’il lui presse de joindre,Offert pour viatique‖ un miracle d’amour ;

Viens donc ! découvre seul‖ ces pentes ombragées,Et la ferme qui tente‖ au haut des chemins clairs ;Les sources à l’étape‖ ont de fraîches gorgées,Et serrant le trésor‖ des meules engrangéesTout grenier s’entrebâille‖ et t’enfièvre les airs.

C’est ici… reconnais‖ l’idéal des poètes !Qui fait choix d’Hésiode‖ a prévu le fermier…L’oiseau des basses-cours‖ a l’aile des mouettes…Il coule à ta rencontre‖ en rigoles muettesDe l’or nauséabond‖ qui s’entasse au fumier. »

Ironie ! Hésiode‖ est le rival d’Homère !…« Les Travaux et les Jours »‖ ? roses d’un sol bourbeux !…La ferme dès le soir‖ s’entr’ouvre à la Chimère,Et s’étoilant la vitre‖ à sa lampe éphémère,Sent s’attendrir vers elle‖ un meuglement des bœufs…

O Paradis secret‖ sous l’aspect de géhenne !Et voilà que j’hésite‖ à forcer son accueil,Comme si le jardin‖ d’une âme élyséenne,Enveloppant d’encens‖ la Tour éburnéenne,De sa flore sacrée‖ en défendait le seuil.

Quiconque à la beauté‖ garde un culte fidèle,Pour passer sur des fleurs‖ aspire à s’alléger…L’Ombre d’un pur poète‖ erre sur l’asphodèle,Et, faisant son orgueil‖ d’un illustre modèle,La masure est de loin‖ la Maison du Berger.

Que la ferveur de l’art‖ dans trop d’âmes soit morte,Toute l’humilité‖ d’un glorieux logisMe dénonce nos temps‖ dès le pas de ta porte,O toi que l’horizon‖ dans son langage exhorteA fondre avec son ciel‖ tes gestes élargis.

Je n’en bénis pas moins‖ la rustique retraiteOù de vivre à l’étroit‖ tu t’es moins dispersé…Toi qui n’a point d’orgueil,‖ c’est ta fierté secrèteD’un rôle universel‖ tu te sens l’interprète,Et ce soleil épars‖ tu l’offres condensé.

Les divins entretiens‖ par dessus les querelles,Qui donc mieux que toi-même‖ en conserve le ton ?Mon esprit qui butine‖ aux fleurs surnaturelles,Pour cette fois encor‖ suspend, sur d’humbles ailes,Une ivresse d’abeille‖ aux lèvres d’un Platon.

Et que ce soit ta joie,‖ ô Maître simple et grave,De tenter d’un parfum‖ jusque d’autres pays.Ton fier isolement‖ n’y mettra point d’entrave ;Loin de n’être du bruit‖ que l’innombrable esclaveNous volons de partout‖ librement éblouis !

Ta parole a du miel‖ la suave attirance,Et tu restes si peu‖ du monde des bergers,Que je crois, désormais,‖ dépassant l’apparence,Entendre bourdonner‖ la bouche de la FranceSous l’immense désir‖ des essaims étrangers.

Versification

Forme
20 quintils (quintils)
Rimes
20(abaab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
20 quintils
Mots à la rime
a Terre / taire / austère féminine, classiqueb écrit / Esprit masculine, classiquea déshonore / Centaure / restaure féminine, classiqueb l’ennobliront / front masculine, classiquea charrue / rue / drue féminine, classiqueb mains / lendemains masculine, équivalentea picarde / garde / hagarde féminine, classiqueb épuisé / aisé masculine, classiquea pénombre / nombre / sombre féminine, classiqueb épouvantail / bercail masculine, classiquea charnelle / solennelle / elle féminine, classiqueb hoyaux / d’agneaux masculine, classiquea appauvrie / tuerie / furie féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea filles / drilles / broutilles féminine, classiqueb l’affiloir / soir masculine, classiquea carrioles / paroles / molles féminine, classiqueb attendus / suspendus masculine, classiquea poindre / l’oindre / joindre féminine, classiqueb alentour / d’amour masculine, classiquea ombragées / gorgées / engrangées féminine, classiqueb clairs / airs masculine, classiquea poètes / mouettes / muettes féminine, classiqueb fermier / fumier masculine, classiquea d’Homère / Chimère / éphémère féminine, classiqueb bourbeux / bœufs masculine, classiquea géhenne / élyséenne / éburnéenne féminine, classiqueb accueil / seuil masculine, classiquea fidèle / l’asphodèle / modèle féminine, classiqueb s’alléger / Berger masculine, classiquea morte / porte / exhorte féminine, classiqueb logis / élargis masculine, classiquea retraite / secrète / l’interprète féminine, classiqueb dispersé / condensé masculine, classiquea querelles / surnaturelles / ailes féminine, classiqueb ton / Platon masculine, classiquea grave / d’entrave / esclave féminine, classiqueb pays / éblouis masculine, classiquea attirance / l’apparence / France féminine, classiqueb bergers / étrangers masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Initiation douloureuse — 1er cahier, Paris — Bruxelles, Éditions Gauloises, 1924· numérisation gallica.bnf.fr· Sources