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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre IV La religion est glorifiée

IV. À des journalistes de robe courte

Victor Hugo· 29 quatrains, alexandrins et octosyllabes, 116 vers

Parce que, jargonnant‖ vêpres, jeûne et vigile,Exploitant Dieu qui rêve‖ au fond du firmament,Vous avez, au milieu‖ du divin évangile,Ouvert boutique effrontément ;

Parce que vous feriez‖ prendre à Jésus la verge,Cyniques brocanteurs‖ sortis on ne sait d'où ;Parce que vous allez‖ vendant la sainte ViergeDix sous avec miracle‖ et sans miracle un sou ;

Parce que vous contez‖ d'effroyables sornettesQui font des temples saints‖ trembler les vieux piliers,Parce que votre style‖ éblouit les lunettesDes duègnes et des marguilliers ;

Parce que la soutane‖ est sous vos redingotes,Parce que vous sentez‖ la crasse et non l'œillet,Parce que vous bâclez‖ un journal de bigotesPensé par Escobar,‖ écrit par Patouillet ;

Parce qu'en balayant‖ leurs portes, les conciergesPoussent dans le ruisseau‖ ce pamphlet méprisé ;Parce que vous mêlez‖ à la cire des ciergesVotre affreux suif vert-de-grisé ;

Parce qu'à vous tout seuls‖ vous faites une espèce ;Parce qu'enfin, blanchis‖ dehors et noirs dedans,Criant mea-culpa,‖ battant la grosse caisse,La boue au cœur, la larme‖ à l'œil, le fifre aux dents,

Pour attirer les sots‖ qui donnent tête-bêcheDans tous les vils panneaux‖ du mensonge immortel,Vous avez adossé‖ le tréteau de BobêcheAux saintes pierres de l'autel,

Vous vous croyez le droit,‖ trempant dans l'eau béniteCette griffe qui sort‖ de votre abject pourpoint,De dire : je suis saint,‖ ange, vierge et jésuite,J'insulte les passants‖ et je ne me bats point !

Ô pieds plats ! votre plume‖ au fond de vos masuresGriffonne, va, vient, court,‖ boit l'encre, rend du fiel,Bave, égratigne et crache ;‖ et ses éclaboussuresFont des taches jusques au ciel !

Votre immonde journal‖ est une charretéeDe masques déguisés‖ en prédicants camus,Qui passent en prêchant‖ la cohue ameutéeEt qui parlent argot‖ entre deux oremus.

Vous insultez l'esprit,‖ l'écrivain dans ses veilles,Et le penseur rêvant‖ sur les libres sommets ;Et quand on va chez vous‖ pour chercher vos oreilles,Vos oreilles n'y sont jamais.

Après avoir lancé‖ l'affront et le mensonge,Vous fuyez, vous courez,‖ vous échappez aux yeux.Chacun a ses instincts,‖ et s'enfonce et se plonge,Le hibou dans les trous‖ et l'aigle dans les cieux !

Vous, où vous cachez-vous ?‖ dans quel hideux repaire ?O Dieu ! l'ombre où l'on sent‖ tous les crimes passerS'y fait autour de vous‖ plus noire et la vipèreS'y glisse et vient vous y baiser.

Là vous pouvez, dragons‖ qui rampez sous les presses,Vous vautrer dans la fange‖ où vous jettent vos goûts.Le sort qui dans vos cœurs‖ mit toutes les bassessesDoit faire en vos taudis‖ passer tous les égouts.

Bateleurs de l'autel,‖ voilà quels sont vos rôles.Et quand un galant homme‖ à de tels compagnonsFait cet immense honneur‖ de leur dire : mes drôles,Je suis votre homme ; dégainons !

— Un duel ! nous ! des chrétiens !‖ jamais ! — et ces crapulesFont des signes de croix‖ et jurent par les saints.Lâches gueux, leur terreur‖ se déguise en scrupules,Et ces empoisonneurs‖ ont peur d'être assassins.

Bien, écoutez : la trique‖ est là, fraîche coupée.On vous fera cogner‖ le pavé du menton ;Car sachez-le, coquins,‖ on n'esquive l'épéeQue pour rencontrer le bâton.

Vous conquîtes la Seine‖ et le Rhin et le Tage.L'esprit humain rogné‖ subit votre compas.Sur les publicains juifs‖ vous avez l'avantage,Maudits ! Judas est mort,‖ Tartuffe ne meurt pas.

Iago n'est qu'un fat‖ près de votre Basile.La Bible en vos greniers‖ pourrit mangée aux vers.Le jour où le mensonge‖ aurait besoin d'asile,Vos cœurs sont là, tout grands ouverts.

Vous insultez le juste‖ abreuvé d'amertumes.Tous les vices, quittant‖ veste, cape et manteau,Vont se masquer chez vous‖ et trouvent des costumes.On entre Lacenaire,‖ on sort Contrafatto.

Les âmes sont pour vous‖ des bourses et des banques.Quiconque vous accueille‖ a d'affreux repentirs.Vous vous faites chasser,‖ et par vos saltimbanquesVous parodiez les martyrs.

L'église du bon Dieu‖ n'est que votre buvette.Vous offrez l'alliance‖ à tous les inhumains.On trouvera du sang‖ au fond de la cuvetteSi jamais, par hasard,‖ vous vous lavez les mains.

Vous seriez des bourreaux‖ si vous n'étiez des cuistres.Pour vous le glaive est saint‖ et le supplice est beau ;Ô monstres ! vous chantez‖ dans vos hymnes sinistresLe bûcher, votre seul flambeau !

Depuis dix-huit cents ans‖ Jésus, le doux pontife,Veut sortir du tombeau‖ qui lentement se rompt,Mais vous faites effort,‖ ô valets de Caïphe,Pour faire retomber‖ la pierre sur son front !

Ô cafards ! votre échine‖ appelle l'étrivière.Le son juste et railleur‖ fait chasser LoyolaDe France par le fouet‖ d'un pape, et de BavièrePar la cravache de Lola.

Allez, continuez,‖ tournez la manivelleDe votre impur journal,‖ vils grimauds dépravés ;Avec vos ongles noirs‖ grattez votre cervelle ;Calomniez, hurlez,‖ mordez, mentez, vivez !

Dieu prédestine aux dents‖ des chevreaux les brins d'herbes,La mer aux coups de vent,‖ les donjons aux boulets,Aux rayons du soleil‖ les parthénons superbes,Vos faces aux larges soufflets.

Sus donc ! cherchez les trous,‖ les recoins, les cavernes !Cachez-vous, plats vendeurs‖ d'un fade orviétan,Pitres dévots, marchands‖ d'infâmes balivernes,Vierges comme l'eunuque,‖ anges comme satan !

Ô saints du ciel ! est-il,‖ sous l'œil de Dieu qui règne,Charlatans plus hideux‖ et d'un plus lâche esprit,Que ceux qui, sans frémir,‖ accrochent leur enseigneAux clous saignants de Jésus-Christ !

Septembre 1850.

Versification

Forme
29 quatrains (quatrains)
Rimes
29(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (101 de 12, 15 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
29 quatrains
Mots à la rime
a vigile / évangile féminine, classiqueb firmament / effrontément masculine, classiquea verge / Vierge féminine, classiqueb d'où / sou masculine, classiquea sornettes / lunettes féminine, classiqueb piliers / marguilliers masculine, classiquea redingotes / bigotes féminine, classiqueb l'œillet / Patouillet masculine, classiquea concierges / cierges féminine, classiqueb méprisé / vert-de-grisé masculine, classiquea espèce / caisse féminine, classiqueb dedans / dents masculine, classiquea tête-bêche / Bobêche féminine, classiqueb immortel / l'autel masculine, classiquea bénite / jésuite féminine, classiqueb pourpoint / point masculine, classiquea masures / éclaboussures féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquea charretée / ameutée féminine, classiqueb camus / oremus masculine, classiquea veilles / oreilles féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea mensonge / plonge féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea repaire / vipère féminine, classiqueb passer / baiser masculine, classiquea presses / bassesses féminine, classiqueb goûts / égouts masculine, classiquea rôles / drôles féminine, classiqueb compagnons / dégainons masculine, classiquea crapules / scrupules féminine, classiqueb saints / assassins masculine, classiquea coupée / l'épée féminine, classiqueb menton / bâton masculine, classiquea Tage / l'avantage féminine, classiqueb compas / pas masculine, classiquea Basile / d'asile féminine, classiqueb vers / ouverts masculine, classiquea d'amertumes / costumes féminine, classiqueb manteau / Contrafatto masculine, classiquea banques / saltimbanques féminine, classiqueb repentirs / martyrs masculine, classiquea buvette / cuvette féminine, classiqueb inhumains / mains masculine, classiquea cuistres / sinistres féminine, classiqueb beau / flambeau masculine, classiquea pontife / Caïphe féminine, classiqueb rompt / front masculine, classiquea l'étrivière / Bavière féminine, classiqueb Loyola / Lola masculine, classiquea manivelle / cervelle féminine, classiqueb dépravés / vivez masculine, classiquea d'herbes / superbes féminine, classiqueb boulets / soufflets masculine, classiquea cavernes / balivernes féminine, classiqueb orviétan / satan masculine, classiquea règne / enseigne féminine, classiqueb esprit / Jésus-Christ masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources