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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre Iii La famille est restaurée

IV. « Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces »

Victor Hugo· 3 distiquess, alexandrins, 99 vers

Ainsi les plus abjects,‖ les plus vils, les plus mincesVont régner ! ce n'était‖ pas assez des vrais princesQui de leur sceptre d'or‖ insultent le ciel bleu,Et sont rois et méchants‖ par la grâce de Dieu !Quoi ! tel gueux qui, pourvu‖ d'un titre en bonne forme,A pour toute splendeur‖ sa bâtardise énorme,Tel enfant du hasard,‖ rebut des échafauds,Dont le nom fut un vol‖ et la naissance un faux,Tel bohème pétri‖ de ruse et d'arrogance,Tel intrus entrera‖ dans le sang de Bragance,Dans la maison d'Autriche‖ ou dans la maison d'Est,Grâce à la fiction‖ légale is pater est,Criera : je suis Bourbon,‖ ou : je suis Bonaparte,Mettra cyniquement‖ ses deux poings sur la carte,Et dira : c'est à moi !‖ je suis le grand vainqueur !Sans que les braves gens,‖ sans que les gens de cœurRendent à Curtius‖ ce monarque de cire !Et, quand je dis : faquin !‖ l'écho répondra : Sire !Quoi ! ce royal croquant,‖ ce maraud couronné,Qui, d'un boulet de quatre‖ à la cheville orné,Devrait dans un ponton‖ pourrir à fond de cale,Cette altesse en ruolz,‖ ce prince en chrysocale,Se fait devant la France,‖ horrible, ensanglanté,Donner de l'empereur‖ et de la majesté,Il trousse sa moustache‖ en croc et la caresse,Sans que sous les soufflets‖ sa face disparaisse,Sans que, d'un coup de pied‖ l'arrachant à Saint-Cloud,On le jette au ruisseau,‖ dût-on salir l'égout !

— Paix, disent cent crétins !‖ c'est fini. Chose faite.Le Trois-pour-cent est Dieu.‖ Mandrin est son prophète.Il règne. Nous avons‖ voté ! Vox populi !Oui, je comprends, l'opprobre‖ est un fait accompli.Mais qui donc a voté ?‖ Mais qui donc tenait l'urne ?Mais qui donc a vu clair‖ dans ce scrutin nocturne ?Où donc était la loi‖ dans ce tour effronté ?Où donc la nation ?‖ où donc la liberté ?Ils ont voté !Troupeau que la peur mène paîtreEntre le sacristain‖ et le garde-champêtre,Vous qui, pleins de terreur,‖ voyez, pour vous manger,Pour manger vos maisons,‖ vos bois, votre verger,Vos meules de luzerne‖ et vos pommes à cidre,S'ouvrir tous les matins‖ les mâchoires d'une hydre ;Braves gens qui croyez‖ en vos foins, et mettezDe la religion‖ dans vos propriétés ;Âmes que l’argent touche et que l’or fait dévotes ;Maires narquois, traînant‖ vos paysans aux votes ;Marguilliers au regard‖ vitreux ; curés camusHurlant à vos lutrins :‖ dœmonem laudamusSots, qui vous courroucez‖ comme flambe une bûche ;Marchands dont la balance‖ incorrecte trébuche ;Vieux bonshommes crochus,‖ hiboux hommes d'État,Qui déclarez, devant‖ la fraude et l'attentat,La tribune fatale‖ et la presse funeste ;Fats qui, tout effrayés‖ de l'esprit, cette peste,Criez, quoique à l'abri‖ de la contagion ;Voltairiens, viveurs,‖ fervente légion,Saints gaillards, qui jetez‖ dans la même gamelleDieu, l'orgie et la messe,‖ et prenez pêle-mêleLa défense du ciel‖ et la taille à Goton ;Bons dos, qui vous courbez,‖ adorant le bâton ;Contemplateurs béats‖ des gibets de l'Autriche ;Gens de bourse effarés‖ qui trichez et qu'on triche ;Invalides, lions‖ transformés en toutous ;Niais pour qui cet homme‖ est un sauveur ; vous tousQui vous ébahissez,‖ bestiaux de Panurge,Aux miracles que fait‖ Cartouche thaumaturge ;Noircisseurs de papier‖ timbré, planteurs de choux,Est-ce que vous croyez‖ que la France, c'est vous,Que vous êtes le peuple,‖ et que jamais vous eûtesLe droit de nous donner‖ un maître, ô tas de brutes !

Ce droit, sachez-le bien,‖ chiens du berger Maupas,Et la France et le peuple‖ eux-mêmes ne l'ont pas.L'altière Vérité‖ jamais ne tombe en cendre.La Liberté n'est pas‖ une guenille à vendre,Jetée au tas, pendue‖ au clou chez un fripier.Quand un peuple se laisse‖ au piège estropier,Le droit sacré, toujours‖ à soi-même fidèle,Dans chaque citoyen‖ trouve une citadelle ;On s'illustre en bravant‖ un lâche conquérant,Et le moindre du peuple‖ en devient le plus grand.Donc, trouvez du bonheur,‖ ô plates créatures,À vivre dans la fange‖ et dans les pourritures,Adorez ce fumier‖ sous ce dais de brocart,L'honnête homme recule‖ et s'accoude à l'écart.Dans la chute d'autrui‖ je ne veux pas descendre.L'honneur n'abdique point.‖ Nul n'a droit de me prendreMa liberté, mon bien,‖ mon ciel bleu, mon amour.Tout l'univers aveugle‖ est sans droit sur le jour.Fût-on cent millions‖ d'esclaves, je suis libre.Ainsi parle Caton.‖ Sur la Seine ou le Tibre,Personne n'est tombé‖ tant qu'un seul est debout.Le vieux sang des aïeux‖ qui s'indigne et qui bout,La vertu, la fierté,‖ la justice, l'histoire,Toute une nation‖ avec toute sa gloireVit dans le dernier front‖ qui ne veut pas plier.Pour soutenir le temple‖ il suffit d'un pilier ;Un Français, c'est la France ;‖ un Romain contient Rome,Et ce qui brise un peuple‖ avorte aux pieds d'un homme.

Jersey. Novembre 1852.

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
49((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a minces / princes féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquec forme / énorme féminine, classiqued échafauds / faux masculine, classiquee d'arrogance / Bragance féminine, classiquef d'Est / est masculine, classiqueg Bonaparte / carte féminine, classiqueh vainqueur / cœur masculine, classiquei cire / Sire féminine, classiquej couronné / orné masculine, classiquek cale / chrysocale féminine, classiquel ensanglanté / majesté masculine, classiquem caresse / disparaisse féminine, classiquen Saint-Cloud / l'égout masculine, classiquea faite / prophète féminine, classiqueb populi / accompli masculine, classiquec l'urne / nocturne féminine, classiqued effronté / liberté masculine, classiquee voté / paître / garde-champêtre féminine, classiquef manger / verger masculine, classiqueg cidre / hydre féminine, classiqueh mettez / propriétés masculine, classiquei dévotes / votes féminine, classiquej camus / laudamus masculine, classiquek bûche / trébuche féminine, classiquel d'État / l'attentat masculine, classiquem funeste / peste féminine, classiquen contagion / légion masculine, classiqueo gamelle / pêle-mêle féminine, classiquep Goton / bâton masculine, classiqueq l'Autriche / triche féminine, classiquer toutous / tous masculine, classiques Panurge / thaumaturge féminine, classiquet choux / vous masculine, classiqueu eûtes / brutes féminine, classiquea Maupas / pas masculine, classiqueb cendre / vendre féminine, classiquec fripier / estropier masculine, classiqued fidèle / citadelle féminine, classiquee conquérant / grand masculine, classiquef créatures / pourritures féminine, classiqueg brocart / l'écart masculine, classiqueh descendre / prendre féminine, classiquei amour / jour masculine, classiquej libre / Tibre féminine, classiquek debout / bout masculine, classiquel l'histoire / gloire féminine, classiquem plier / pilier masculine, classiquen Rome / homme féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

99 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources