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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre Vi La stabilité est assurée

XVI. Applaudissement

Victor Hugo· 4 distiquess, alexandrins, 92 vers

Ô grande nation,‖ vous avez à cette heure,Tandis qu'en bas dans l'ombre‖ on souffre, on râle, on pleure,Un empire qui fait‖ sonner ses étriers,Les éblouissements‖ des panaches guerriers,Une cour où pourrait‖ trôner le roi de Thune,Une Bourse où l'on peut‖ faire en huit jours fortune,Des rosières jetant‖ aux soldats leurs bouquets ;Vous avez des abbés,‖ des juges, des laquais,Dansant sur des sacs d'or‖ une danse macabre,La banque à deux genoux‖ qui harangue le sabre,Des boulets qu'on empile‖ au fond des arsenaux,Un Sénat, les sermons‖ remplaçant les journaux,Des maréchaux dorés‖ sur toutes les coutures,Un Paris qu'on refait‖ tout à neuf, des voituresÀ huit chevaux, entrant‖ dans le Louvre à grand bruit,Des fêtes tout le jour,‖ des bals toute la nuit,Des lampions, des jeux,‖ des spectacles ; en somme,Tu t'es prostituée‖ à ce misérable homme !

Tout ce que tu conquis‖ est tombé de tes mains ;On dit les vieux Français‖ comme les vieux Romains,Et leur nom fait songer‖ leurs fils rouges de honte ;Le monde aimait ta gloire‖ et t'en demande compte,Car il se réveillait‖ au bruit de ton clairon.Tu contemples d'un œil‖ abruti ton NéronQu'entourent les Romieux‖ déguisés en Sénèques,Tu te complais à voir brailler ce tas d’évêquesQui, sous la croix où pend‖ le Dieu de Bethléem,Entonnent leur Salvum‖ fac imperatorem.(Au fait, faquin devait‖ se trouver dans la phrase.)Ton âme est comme un chien‖ sous le pied qui l'écrase ;Ton fier quatre-vingt-neuf‖ reçoit des coups de fouetD'un gueux qu'hier encor‖ l'Europe bafouait ;Tes propres souvenirs,‖ folle, tu les lapides.La Marseillaise est morte‖ à tes lèvres stupides.Ton Champ-de-Mars subit‖ ces vainqueurs répugnants,Ces Maupas, ces Fortouls,‖ ces Bertrands, ces Magnans,Tous ces tueurs portant‖ le tricorne en équerre,Et Korte, et Carrelet,‖ et Canrobert Macaire.Tu n'es plus rien ; c'est dit,‖ c'est fait, c'est établi.Tu ne sais même plus,‖ dans ce lugubre oubli,Quelle est la nation‖ qui brisa la Bastille.On te voit le dimanche‖ aller à la Courtille,Riant, sautant, buvant,‖ sans un instinct moral,Comme une drôlesse ivre‖ au bras d'un caporalDes soufflets qu'il te donne‖ on ne sait plus le nombre.Et, tout en revenant‖ sur ce boulevard sombreOù le meurtre a rempli‖ tant de noirs corbillards,Où bourgeois et passants,‖ femmes, enfants, vieillards,Tombèrent effarés‖ d'une attaque soudaine,Tu chantes Turlurette‖ et la Faridondaine !

C'est bien, descends encore‖ et je m'en réjouis,Car ceci nous promet‖ des retours inouïs,Car, France, c'est ta loi‖ de ressaisir l'espace,Car tu seras bien grande‖ ayant été si basse !L'avenir a besoin‖ d'un gigantesque effort.Va, traîne l'affreux char‖ d'un satrape ivre mort,Toi, qui de la victoire‖ as conduit les quadriges.J'applaudis. Te voilà‖ condamnée aux prodiges.Le monde, au jour marqué,‖ te verra brusquementÉgaler la revanche‖ à l'avilissement,Ô Patrie, et sortir,‖ changeant soudain de forme,Par un immense éclat‖ de cet opprobre énorme !Oui, nous verrons, ainsi‖ va le progrès humain,De ce vil aujourd'hui‖ naître un fier lendemain,Et tu rachèteras,‖ ô prêtresse, ô guerrière,Par cent pas en avant‖ chaque pas en arrière !Donc recule et descends !‖ tombe, ceci me plaît !Flatte le pied du maître‖ et le pied du valet !Plus bas ! baise Troplong !‖ plus bas ! lèche Baroche !Descends, car le jour vient,‖ descends, car l'heure approche,Car tu vas t'élancer,‖ ô grand peuple courbé,Et, comme le jaguar‖ dans un piège tombé,Tu donnes pour mesure,‖ en tes ardentes luttes,À la hauteur des bonds‖ la profondeur des chutes !

Oui, je me réjouis ;‖ oui, j'ai la foi ; je saisQu'il faudra bien qu'enfin‖ tu dises : c'est assez !Tout passe à travers toi‖ comme à travers le crible,Mais tu t'éveilleras‖ bientôt, pâle et terrible,Peuple, et tu deviendras‖ superbe tout à coup.De cet empire abject,‖ bourbier, cloaque, égout,Tu sortiras splendide,‖ et ton aile profondeEn secouant la fange‖ éblouira le monde !Et les couronnes d'or‖ fondront au front des rois,Et le pape, arrachant‖ sa tiare et sa croix,Tremblant, se cachera‖ comme un loup sous sa chaire,Et la Thémis aux bras‖ sanglants, cette bouchère,S'enfuira vers la nuit,‖ vieux monstre épouvanté,Et tous les yeux humains‖ s'empliront de clarté,Et l'on battra des mains‖ de l'un à l'autre pôle,Et tous les opprimés,‖ redressant leur épaule,Se sentiront vainqueurs,‖ délivrés et vivants,Rien qu'à te voir jeter‖ ta honte aux quatre vents !

Jersey. Septembre 1853.

Versification

Forme
4 distiquess (distiques)
Rimes
46((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiquess
Mots à la rime
a heure / pleure féminine, classiqueb étriers / guerriers masculine, classiquec Thune / fortune féminine, classiqued bouquets / laquais masculine, classiquee macabre / sabre féminine, classiquef arsenaux / journaux masculine, classiqueg coutures / voitures féminine, classiqueh bruit / nuit masculine, classiquei somme / homme féminine, classiquea mains / Romains masculine, classiqueb honte / compte féminine, classiquec clairon / Néron masculine, classiqued Sénèques / d’évêques féminine, non classiquee Bethléem / imperatorem masculine, classiquef phrase / l'écrase féminine, classiqueg fouet / bafouait masculine, classiqueh lapides / stupides féminine, classiquei répugnants / Magnans masculine, classiquej équerre / Macaire féminine, classiquek établi / oubli masculine, classiquel Bastille / Courtille féminine, classiquem moral / caporal masculine, classiquen nombre / sombre féminine, classiqueo corbillards / vieillards masculine, classiquep soudaine / Faridondaine féminine, classiquea réjouis / inouïs masculine, classiqueb l'espace / basse féminine, classiquec effort / mort masculine, classiqued quadriges / prodiges féminine, classiquee brusquement / l'avilissement masculine, classiquef forme / énorme féminine, classiqueg humain / lendemain masculine, classiqueh guerrière / arrière féminine, classiquei plaît / valet masculine, classiquej Baroche / approche féminine, classiquek courbé / tombé masculine, classiquel luttes / chutes féminine, classiquea sais / assez masculine, classiqueb crible / terrible féminine, équivalentec coup / égout masculine, classiqued profonde / monde féminine, non classiquee rois / croix masculine, classiquef chaire / bouchère féminine, classiqueg épouvanté / clarté masculine, classiqueh pôle / épaule féminine, classiquei vivants / vents masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources