Châtiments, 1853· Livre Vi La stabilité est assurée
VIII. Aux femmes
Quand tout se fait petit,‖ femmes, vous restez grandes.En vain, aux murs sanglants‖ accrochant des guirlandes,Ils ont ouvert le bal‖ et la danse ; ô nos sœurs,Devant ces scélérats‖ transformés en valseurs,Vous haussez, — châtiment !‖ — vos charmantes épaules.Votre divin sourire‖ extermine ces drôles.En vain leur frac brodé‖ scintille, en vain, brigands,Pour vous plaire ils ont mis‖ à leurs griffes des gants,Et de leur vil tricorne‖ ils ont doré les ganses,Vous bafouez ces gants,‖ ces fracs, ces élégances,Cet empire tout neuf‖ et déjà vermoulu.Dieu vous a tout donné,‖ femmes ; il a vouluQue les seuls alcyons‖ tinssent tête à l'orage,Et qu'étant la beauté,‖ vous fussiez le courage.
Les femmes ici-bas‖ et là-haut les aïeux.Voilà ce qui nous reste !
Abjection ! nos yeuxPlongent dans une nuit‖ toujours plus épaissie.Oui, le peuple français,‖ oui, le peuple messie,Oui, ce grand forgeron‖ du droit universelDont, depuis soixante ans,‖ l'enclume sous le cielLuit et sonne, dont l'âtre‖ incessamment pétille,Qui fit voler au vent‖ les tours de la Bastille,Qui broya, se dressant‖ tout à coup Souverain,Mille ans de royauté‖ sous son talon d'airain,Ce peuple dont le souffle,‖ ainsi que des fuméesFaisait tourbillonner‖ les rois et les armées,Qui, lorsqu'il se fâchait,‖ brisait sous son bâtonLe géant Robespierre‖ et le titan Danton,Oui, ce peuple invincible,‖ oui, ce peuple superbeTremble aujourd'hui, pâlit,‖ frissonne comme l'herbe,Claque des dents, se cache‖ et n'ose dire un motDevant Magnan, ce reître,‖ et Troplong, ce grimaud !Oui, nous voyons cela !‖ nous tenant dans leurs serres,Mangeant les millions‖ en face des misères,Les Fortoul, les Rouher,‖ êtres stupéfiants,S'étalent ; on se tait.‖ Nos maîtres ruffiansÀ Cayenne, en un bagne,‖ abîme d'agonie,Accouplent l'héroïsme‖ avec l'ignominie ;On se tait. Les pontons‖ râlent ; que dit-on ? rien.Des enfants sont forçats‖ en Afrique : c'est bien.Si vous pleurez, tenez‖ votre larme secrète.Le bourreau, noir faucheur,‖ debout dans sa charrette,Revient de la moisson‖ avec son panier plein ;Pas un souffle. Il est là,‖ ce Tibère-EzzelinQui se croit scorpion‖ et n'est que scolopendre,Fusillant, et jaloux‖ de Haynau qui peut pendre ;Éclaboussé de sang,‖ le prêtre l'applaudit ;Il est là ce César‖ chauve-souris qui ditAux rois : voyez mon sceptre ;‖ aux gueux : voyez mon crime ;Ce vainqueur qui, béni,‖ lavé, sacré, sublime,De deux pourpres vêtu,‖ dans l'histoire s'assied,Le globe dans sa main,‖ un boulet à son pied ;Il nous crache au visage,‖ il règne ! nul ne bouge.
Et c'est à votre front‖ qu'on voit monter le rouge,C'est vous qui vous levez‖ et qui vous indignez,Femme, le sein gonflé,‖ les yeux de pleurs baignés,Vous huez le tyran,‖ vous consolez les tombes,Et le vautour frémit‖ sous le bec des colombes !
Et moi, proscrit pensif,‖ je vous dis : Gloire à vous !Oh oui, vous êtes bien‖ le sexe fier et doux,Ardent au dévouement,‖ ardent à la souffrance,Toujours prêt à la lutte,‖ à Béthulie, en France,Dont l'âme à la hauteur‖ des héros s'élargit,D'où se lève Judith,‖ d'où Charlotte surgit !Vous mêlez la bravoure‖ à la mélancolie.Vous êtes Porcia,‖ vous êtes Cornélie,Vous êtes Arria‖ qui saigne et qui sourit ;Oui, vous avez toujours‖ en vous ce même espritQui relève et soutient‖ les nations tombées,Qui suscite la Juive‖ et les sept Macchabées.Qui dans toi, Jeanne d'Arc,‖ fait revivre Amadis ;Et qui, sur le chemin‖ des tyrans interditsPour les épouvanter‖ dans leur gloire éphémère,Met tantôt une vierge‖ et tantôt une mère !
Si bien que par moments,‖ lorsqu'en nos visionsNous voyons, secouant‖ un glaive de rayons,Dans les cieux apparaître‖ une figure ailée,Saint Michel sous ses pieds‖ foulant l'hydre écaillée,Nous disons : c'est la Gloire‖ et c'est la Liberté !Et nous croyons, devant‖ sa grâce et sa beauté,Quand nous cherchons le nom‖ dont il faut qu'on le nomme,Que l'archange est plutôt‖ une femme qu'un homme !
Jersey. Mai 1853.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 41((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a grandes / guirlandes féminine, classiqueb sœurs / valseurs masculine, classiquec épaules / drôles féminine, classiqued brigands / gants masculine, classiquee ganses / élégances féminine, classiquef vermoulu / voulu masculine, classiqueg l'orage / courage féminine, classiquea aïeux / reste / yeux masculine, classiqueb épaissie / messie féminine, classiquec universel / ciel masculine, classiqued pétille / Bastille féminine, classiquee Souverain / d'airain masculine, classiquef fumées / armées féminine, classiqueg bâton / Danton masculine, classiqueh superbe / l'herbe féminine, classiquei mot / grimaud masculine, classiquej serres / misères féminine, classiquek stupéfiants / ruffians masculine, classiquel d'agonie / l'ignominie féminine, classiquem rien / bien masculine, classiquen secrète / charrette féminine, classiqueo plein / Tibère-Ezzelin masculine, classiquep scolopendre / pendre féminine, classiqueq l'applaudit / dit masculine, classiquer crime / sublime féminine, classiques s'assied / pied masculine, classiquet bouge / rouge féminine, classiqueb indignez / baignés masculine, classiquec tombes / colombes féminine, classiquea vous / doux masculine, classiqueb souffrance / France féminine, classiquec s'élargit / surgit masculine, classiqued mélancolie / Cornélie féminine, classiquee sourit / esprit masculine, classiquef tombées / Macchabées féminine, classiqueg Amadis / interdits masculine, classiqueh éphémère / mère féminine, classiquea visions / rayons masculine, classiqueb ailée / écaillée féminine, classiquec Liberté / beauté masculine, classiqued nomme / homme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
83 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources