Châtiments, 1853· Livre Vii Les sauveurs se sauveront
IX. « Ce serait une erreur de croire que ces choses »
I
Ce serait une erreur‖ de croire que ces chosesFiniront par des chants‖ et des apothéoses ;Certe, il viendra, le rude‖ et fatal châtiment ;Jamais l'arrêt d'en haut‖ ne recule et ne ment,Mais ces jours effrayants‖ seront des jours sublimes.Tu feras expier‖ à ces hommes leurs crimes,Ô peuple généreux,‖ ô peuple frémissant,Sans glaive, sans verser‖ une goutte de sang,Par la loi ; sans pardon,‖ sans fureur, sans tempête.Non, que pas un cheveu‖ ne tombe d'une tête ;Que l'on n'entende pas‖ une bouche crier ;Que pas un scélérat‖ ne trouve un meurtrier.Les temps sont accomplis ;‖ la loi de mort est morte.Du vieux charnier humain‖ nous avons clos la porte.Tous ces hommes vivront.‖ — Peuple, pas même lui !
Nous le disions hier,‖ nous venons aujourd'huiLe redire, et demain‖ nous le dirons encore,Nous qui des temps futurs‖ portons au front l'aurore,Parce que nos esprits,‖ peut-être pour jamais,De l'adversité sombre‖ habitent les sommets ;Nous, les absents, allant‖ où l'exil nous envoie ;Nous, proscrits, qui sentons,‖ pleins d'une douce joie,Dans le bras qui nous frappe‖ une main nous bénir,Nous, les germes du grand‖ et splendide avenirQue le Seigneur, penché‖ sur la famille humaine,Sema dans un sillon‖ de misère et de peine.
II
Ils tremblent, ces coquins,‖ sous leur nom accablant ;Ils ont peur pour leur tête‖ infâme, ou font semblant ;Mais, marauds, ce serait‖ déshonorer la Grève !Des révolutions‖ remuer le vieux glaivePour eux ! y songent-ils ?‖ diffamer l'échafaud !Mais, drôles, des martyrs,‖ qui marchaient le front haut,Des justes, des héros,‖ souriant à l'abîme,Sont morts sur cette planche‖ et l'ont faite sublime !Quoi ! Charlotte Corday,‖ quoi ! madame RolandSous cette grande hache‖ ont posé leur cou blanc,Elles l'ont essuyée‖ avec leur tresse blonde,Et Magnan y viendrait‖ faire sa tache immonde !Où le lion gronda,‖ grognerait le pourceau !Pour Rouher, Fould et Suin,‖ ces rebuts du ruisseau,L'échafaud des Camille‖ et des Vergniaux superbes !Quoi, grand Dieu, pour Troplong‖ la mort de Malesherbes !Traiter le sieur Delangle‖ ainsi qu'André Chénier !Jeter ces têtes-là‖ dans le même panier.Et, dans ce dernier choc‖ qui mêle et qui rapproche,Faire frémir Danton‖ du contact de Baroche !Non, leur règne, où l'atroce‖ au burlesque se joint,Est une mascarade,‖ et, ne l'oublions point,Nous en avons pleuré,‖ mais souvent nous en rîmes.Sous prétexte qu'il a‖ commis beaucoup de crimes,Et qu'il est assassin‖ autant que charlatan,Paillasse, après Saint-Just,‖ Robespierre et Titan,Monterait cette échelle‖ effrayante et sacrée !Après avoir coupé‖ le cou de Briarée,Ce glaive couperait‖ la tête d'Arlequin !Non, non ! maître Rouher,‖ vous êtes un faquin,Fould, vous êtes un fat,‖ Suin, vous êtes un cuistre.L'échafaud est le lieu‖ du triomphe sinistre,Le piédestal, dressé‖ sur le noir cabanon,Qui fait tomber la tête‖ et fait surgir le nom ;C'est le faîte vermeil‖ d'où le martyr s'envole ;C'est la hache impuissante‖ à trancher l'auréole ;C'est le créneau sanglant,‖ étrange et redouté,Par où l'âme se penche‖ et voit l'éternité.Ce qu'il faut, ô Justice,‖ à ceux de cette espèce,C'est le lourd bonnet vert,‖ c'est la casaque épaisse,C'est le poteau ; c'est Brest,‖ c'est Clairvaux, c'est Toulon ;C'est le boulet roulant‖ derrière leur talon,Le fouet et le bâton,‖ la chaîne, âpre compagne,Et les sabots sonnant‖ sur le pavé du bagne !Qu'ils vivent accouplés‖ et flétris ! L'échafaud,Sévère, n'en veut pas.‖ Qu'ils vivent, il le faut,L'un avec sa simarre‖ et l'autre avec son cierge !La mort devant ces gueux‖ baisse ses yeux de vierge.
Jersey. Juillet 1853.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 37((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a choses / apothéoses féminine, classiqueb châtiment / ment masculine, classiquec sublimes / crimes féminine, classiqued frémissant / sang masculine, non classiquee tempête / tête féminine, classiquef crier / meurtrier masculine, classiqueg morte / porte féminine, classiqueh lui / aujourd'hui masculine, classiqueb encore / l'aurore féminine, classiquec jamais / sommets masculine, classiqued envoie / joie féminine, classiquee bénir / avenir masculine, classiquef humaine / peine féminine, classiquea accablant / semblant masculine, classiqueb Grève / glaive féminine, classiquec l'échafaud / haut masculine, classiqued l'abîme / sublime féminine, classiquee Roland / blanc masculine, non classiquef blonde / immonde féminine, classiqueg pourceau / ruisseau masculine, classiqueh superbes / Malesherbes féminine, classiquei Chénier / panier masculine, classiquej rapproche / Baroche féminine, classiquek joint / point masculine, classiquel rîmes / crimes féminine, classiquem charlatan / Titan masculine, classiquen sacrée / Briarée féminine, classiqueo d'Arlequin / faquin masculine, classiquep cuistre / sinistre féminine, classiqueq cabanon / nom masculine, classiquer s'envole / l'auréole féminine, classiques redouté / l'éternité masculine, classiquet espèce / épaisse féminine, classiqueu Toulon / talon masculine, classiquev compagne / bagne féminine, classiquew L'échafaud / faut masculine, classiquex cierge / vierge féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources