Châtiments, 1853· Livre Vi La stabilité est assurée
V. Éblouissements
Ô temps miraculeux ! ô gaîtés homériques !Ô rires de l'Europe‖ et des deux Amériques !Croûtes qui larmoyez !‖ bons Dieux mal accrochésQui saignez dans vos coins !‖ madones qui louchez !Phénomènes vivants !‖ ô choses inouïes !Candeurs ! énormités‖ au jour épanouies !Le goudron déclaré‖ fétide par le suif,Judas flairant Shylock‖ et criant : c'est un juif !L'arsenic indigné‖ dénonçant la morphine,La hotte injuriant‖ la borne, MessalineReprochant à Goton‖ son regard effronté,Et Dupin accusant‖ Sauzet de lâcheté !
Oui, le vide-gousset‖ flétrit le tire-laine,Falstaff montre du doigt‖ le ventre de Silène,Lacenaire, pudique‖ et de rougeur atteint,Dit en baissant les yeux :‖ j'ai vu passer Castaing !
Je contemple nos temps ;‖ j'en ai le droit, je pense.Souffrir étant mon lot,‖ rire est ma récompense.Je ne sais pas comment‖ cette pauvre ClioFera pour se tirer‖ de cet imbroglio.
Ma rêverie au fond‖ de ce règne pénètre,Quand, ne pouvant dormir,‖ la nuit, à ma fenêtre,Je songe, et que là-bas,‖ dans l'ombre, à travers l'eau,Je vois briller le phare‖ auprès de Saint-Malo.Donc ce moment existe !‖ il est ! Stupeur risible !On le voit ; c'est réel,‖ et ce n'est pas possible.L'empire est là, refait‖ par quelques sacripants.Bonaparte-le-grand‖ dormait. Quel guet-apens !Il dormait dans sa tombe,‖ absous par la patrie.Tout à coup des brigands‖ firent une tuerieQui dura tout un jour‖ et du soir au matin ;Napoléon-le-Nain‖ en sortit. Le destin,De l'expiation‖ implacable ministre,Dans tout ce sang versé‖ trempa son doigt sinistrePour barbouiller, affront‖ à la gloire en lambeau,Cette caricature‖ au mur de ce tombeau.
Ce monde là prospère.‖ Il prospère, vous dis-je !Embonpoint de la honte !‖ époque callipyge !Il trône, ce cockney‖ d'Eglinton et d'EpsomQui, la main sur son cœur,‖ dit : je mens, ego sum.Les jours, les mois, les ans‖ passent ; ce flegmatique,Ce somnambule obscur,‖ brusquement frénétique,Que Schœlcher a nommé‖ le président Obus.Règne, continuant‖ ses crimes en abus.Ô spectacle ! en plein jour,‖ il marche et se promène,Cet être horrible, insulte‖ à la figure humaine !Il s'étale effroyable,‖ ayant tout un troupeauDe Suins et de Fortouls‖ qui vivent sur sa peau,Montrant ses nudités,‖ cynique, infâme, indigne,Sans mettre à son Baroche‖ une feuille de vigne !Il rit de voir à terre‖ et montre à MachiavelSa parole d'honneur‖ qu'il a tuée en duel.Il sème l'or ; — venez !‖ — et sa largesse éclate.Magnan ouvre sa griffe‖ et Troplong tend sa patte.Tout va. Les sous-coquins‖ aident le drôle en chef.Tout est beau, tout est bon,‖ et tout est juste ; bref,L'église le soutient,‖ l'opéra le constate.Il vola : Te Deum.‖ Il égorgea : Cantate.
Lois, mœurs, maître, valets,‖ tout est à l'avenant.C'est un bivouac de gueux,‖ splendide et rayonnant.Le mépris bat des mains,‖ admire, et dit : courage !C'est hideux. L'entouré‖ ressemble à l'entourage.Quelle collection !‖ quel choix ! quel Œil-de-bœuf !L'un vient de Loyala,‖ l'autre vient de Babeuf.Jamais vénitiens,‖ romains et bergamasquesN'ont sous plus de sifflets‖ vu passer plus de masques.La société va‖ sans but, sans jour, sans droit,Et l'envers de l'habit‖ est devenu l'endroit.L'immondice au sommet‖ de l'état se déploie.Les chiffonniers, la nuit,‖ courbés, flairant leur proie,Allongent leur crochet‖ du côté du sénat.Voyez-moi ce coquin,‖ normand, corse, auvergnat :C'était fait pour vieillir‖ bélître et mourir cuistre ;C'est premier président,‖ c'est préfet, c'est ministre.Ce truand catholique‖ au temps jadis vivaitMaigre, chez Flicoteaux‖ plutôt que chez Chevet ;Il habitait au fond‖ d'un bouge à tabatièreUn lit fait et défait,‖ hélas, par sa portière,Et griffonnait dès l'aube,‖ amer, affreux, souillé,Exhalant dans son trou‖ l'odeur d'un chien mouillé.Il conseille l'état‖ pour vingt-cinq mille livresPar an. Ce petit homme,‖ étant teneur de livresDans la blonde Marseille,‖ au pays du mistral,Fit des faux. Le voici‖ procureur-général.Celui-là, qui courait‖ la foire avec un singe,Est député ; cet autre,‖ ayant fort peu de linge,Sur la pointe du pied‖ entrait dans les logisOù bâillait quelque armoire‖ aux tiroirs élargis,Et du bourgeois absent‖ empruntait la tunique ;Nul mortel n'a jamais,‖ de façon plus cynique,Assouvi le désir‖ des chemises d'autrui ;Il était grinche hier,‖ il est juge aujourd'hui.Ceux-ci, quand il leur plaît,‖ chapelains de la clique,Au saint-père accroupi‖ font pondre une encyclique ;Ce sont des gazetiers‖ fort puissants en haut lieu,Car ils sont les amis‖ particuliers de Dieu ;Sachez que ces béats,‖ quand ils parlent du templeComme de leur maison,‖ n'ont pas tort ; par exemple,J'ai toujours applaudi‖ quand ils ont affectéAvec les saints du ciel‖ des airs d'intimité ;Veuillot, certe, aurait pu‖ vivre avec saint Antoine,Cet autre est général‖ comme on serait chanoine,Parce qu'il est très-gras‖ et qu'il a trois mentons.Cet autre fut escroc.‖ Cet autre eut vingt bâtonsCassés sur lui. Cet autre,‖ admirable canaille,Quand la bise, en janvier,‖ nous pince et nous tenaille,D'une savate oblique‖ écrasant les talons,Pour se garer du froid‖ mettait deux pantalonsDont les trous par bonheur‖ n'étaient pas l'un sur l'autre.Aujourd'hui, sénateur,‖ dans l'empire il se vautre.Je regrette le temps‖ que c'était dans l'égout.Ce ventre a nom d'Hautpoul,‖ ce nez a nom d'Argout ;Ce prêtre, c'est la honte‖ à l'état de prodige.Passons vite. L'histoire‖ abrège, elle rédigeRoyer d'un coup de fouet,‖ Mongis d'un coup de pied,Et fuit. Royer se frotte‖ et Mongis se rassied ;Tout est dit. Que leur fait‖ l'affront ? l'opprobre engraisse.Quant au maître qui hait‖ les curieux, la presse,La tribune, et ne veut‖ pour son règne éclatantNi regards, ni témoins,‖ il doit être content ;Il a plus de succès‖ encor qu'il n'en exige :César, devant sa cour,‖ son pouvoir, son quadrige,Ses lois, ses serviteurs‖ brodés et galonnés,Veut qu'on ferme les yeux ;‖ on se bouche le nez.
Prenez ce Beauharnais‖ et prenez une loupe ;Penchez-vous, regardez‖ l'homme et scrutez la troupe ;Vous n'y trouverez pas‖ l'ombre d'un bon instinct.C'est vil et c'est féroce.‖ En eux l'homme est éteint ;Et ce qui plonge l'âme‖ en des stupeurs profondes,C'est la perfection‖ de ces gredins immondes.
À ce ramas se joint‖ un tas d'affreux poussahs,Un tas de Triboulets‖ et de Sancho-Panças.Sous vingt gouvernements‖ ils ont palpé des sommes,Aucune indignité‖ ne manque à ces bonshommes ;Rufins poussifs, Verrès‖ goutteux, Séjans fourbus,Selles à tout tyran,‖ sénateurs omnibus.On est l'ancien soudard,‖ on est l'ancien bourgmestre ;On tua Louis Seize,‖ on vote avec de Maistre ;Ils ont eu leur fauteuil‖ dans tous les Luxembourgs ;Ayant vu les Maurys,‖ ils sont faits aux Sibours ;Ils sont gais et, contant‖ leurs antiques bamboches,Branlent leurs vieux gazons‖ sur leurs vieilles caboches.Ayant été, du temps‖ qu'ils avaient un cheveu,Lâches sous l'oncle, ils sont‖ abjects sous le neveu.Gros mandarins chinois‖ adorant le tartare,Ils apportent leur cœur,‖ leur vertu, leur catarrhe,Et prosternent, cagneux,‖ devant sa majestéLeur bassesse avachie‖ en imbécillité.Cette bande s'embrasse‖ et se livre à des joies.Bon ménage touchant‖ des vautours et des oies !
Noirs empereurs romains‖ couchés dans les tombeaux,Qui faisiez aux sénats‖ discuter les turbots,Toi, dernière Lagide,‖ ô reine au cou de cygne,Prêtre Alexandre-Six‖ qui rêves dans ta vigne,Despotes d'Allemagne,‖ éclos dans le Rœmer,Nemrod qui hais le ciel,‖ Xercès qui bats la mer,Caïphe qui tressas‖ la couronne d'épines,Claude après Messaline‖ épousant Agrippine,Caïus qu'on fit César,‖ Commode qu'on fit Dieu,Iturbide, Rosas,‖ Mazarin. Richelieu,Moines qui chassez Dante‖ et brisez Galilée,Saint-office, conseil‖ des dix, chambre étoilée,Parlements tout noircis‖ de décrets et d'olims,Vous sultans, les Mourads,‖ les Achmets, les Sélims,Rois qu'on montre aux enfants‖ dans tous les syllabaires,Papes, ducs, empereurs,‖ princes, tas de Tibères !Bourreaux toujours sanglants,‖ toujours divinisés,Tyrans ! enseignez-moi,‖ si vous le connaissez,Enseignez-moi le lieu,‖ le point, la borne où cessentLa lâcheté publique‖ et l'humaine bassesse !
Et l'archet frémissant‖ fait bondir tout cela !Bal à l'hôtel-de-ville,‖ au Luxembourg gala.Allons, juges, dansez‖ la danse de l'épée !Gambade, ô Dombidau,‖ pour l'onomatopée !Polkez, Fould et Maupas,‖ avec votre écriteau,Toi, Persil-Guillotine,‖ au profil de couteau !Ours que Boustrapa montre‖ et qu'il tient par la sangle,Valsez, Billault, Parieu,‖ Drouyn, Lebœuf, Delangle !Danse, Dupin ! dansez,‖ l'horrible et le bouffon !Hyènes, loups, chacals,‖ non prévus par Buffon,Leroy, Forey, tueurs‖ au fer rongé de rouilles,Dansez ! dansez, Berger,‖ d'Hautpoul, Murat, citrouilles.
Et l'on râle en exil,‖ à Cayenne, à Blidah !Et sur le Duguesclin,‖ et sur le Canada,Des enfants de dix ans,‖ brigands qu'on extermine,Agonisent, brûlés‖ de fièvre et de vermine !Et les mères, pleurant‖ sous l'homme triomphant,Ne savent même pas‖ où se meurt leur enfant !Et Samson reparaît,‖ et sort de ses retraites !Et le soir, on entend,‖ sur d'horribles charrettesQui traversent la ville‖ et qu'on suit à pas lents,Quelque chose sauter‖ dans des paniers sanglants !Oh ! laissez ! laissez-moi‖ m'enfuir sur le rivage !Laissez-moi respirer‖ l'odeur du flot sauvage !Jersey rit, terre libre,‖ au sein des sombres mers ;Les genêts sont en fleur,‖ l'agneau paît les prés verts ;L'écume jette aux rocs‖ ses blanches mousselines ;Par moments apparaît,‖ au sommet des collines,Livrant ses crins épars‖ au vent âpre et joyeux,Un cheval effaré‖ qui hennit dans les cieux.
Jersey. Mai 1853.
Versification
- Forme
- 11 distiquess (distiques)
- Rimes
- 100((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 distiquess
- Mots à la rime
- a homériques / Amériques féminine, classiqueb accrochés / louchez masculine, classiquec inouïes / épanouies féminine, classiqued suif / juif masculine, classiquee morphine / Messaline féminine, classiquef effronté / lâcheté masculine, classiquea tire-laine / Silène féminine, classiqueb atteint / Castaing masculine, non classiquea pense / récompense féminine, classiqueb Clio / imbroglio masculine, classiquea pénètre / fenêtre féminine, classiqueb l'eau / Saint-Malo masculine, classiquec risible / possible féminine, classiqued sacripants / guet-apens masculine, classiquee patrie / tuerie féminine, classiquef matin / destin masculine, classiqueg ministre / sinistre féminine, classiqueh lambeau / tombeau masculine, classiquea dis-je / callipyge féminine, classiqueb d'Epsom / sum masculine, classiquec flegmatique / frénétique féminine, classiqued Obus / abus masculine, classiquee promène / humaine féminine, classiquef troupeau / peau masculine, classiqueg indigne / vigne féminine, classiqueh Machiavel / duel masculine, classiquei éclate / patte féminine, classiquej chef / bref masculine, classiquek constate / Cantate féminine, classiquea l'avenant / rayonnant masculine, classiqueb courage / l'entourage féminine, classiquec Œil-de-bœuf / Babeuf masculine, classiqued bergamasques / masques féminine, classiquee droit / l'endroit masculine, classiquef déploie / proie féminine, classiqueg sénat / auvergnat masculine, classiqueh cuistre / ministre féminine, classiquei vivait / Chevet masculine, classiquej tabatière / portière féminine, classiquek souillé / mouillé masculine, classiquel livres féminine, classiquem mistral / procureur-général masculine, classiquen singe / linge féminine, classiqueo logis / élargis masculine, classiquep tunique / cynique féminine, classiqueq d'autrui / aujourd'hui masculine, classiquer clique / encyclique féminine, classiques lieu / Dieu masculine, classiquet temple / exemple féminine, classiqueu affecté / d'intimité masculine, classiquev Antoine / chanoine féminine, classiquew mentons / bâtons masculine, classiquex canaille / tenaille féminine, classiquey talons / pantalons masculine, classiquez l'autre / vautre féminine, classiquea l'égout / d'Argout masculine, classiqueb prodige / rédige féminine, classiquec pied / rassied masculine, classiqued engraisse / presse féminine, équivalentee éclatant / content masculine, classiquef exige / quadrige féminine, classiqueg galonnés / nez masculine, classiquea loupe / troupe féminine, classiqueb instinct / éteint masculine, classiquec profondes / immondes féminine, classiquea poussahs / Sancho-Panças masculine, classiqueb sommes / bonshommes féminine, classiquec fourbus / omnibus masculine, classiqued bourgmestre / Maistre féminine, classiquee Luxembourgs / Sibours masculine, classiquef bamboches / caboches féminine, classiqueg cheveu / neveu masculine, classiqueh tartare / catarrhe féminine, classiquei majesté / imbécillité masculine, classiquej joies / oies féminine, classiquea tombeaux / turbots masculine, classiqueb cygne / vigne féminine, classiquec Rœmer / mer masculine, classiqued d'épines / Agrippine féminine, classiquee Dieu / Richelieu masculine, équivalentef Galilée / étoilée féminine, non classiqueg d'olims / Sélims masculine, classiqueh syllabaires / Tibères féminine, classiquei divinisés / connaissez masculine, classiquej cessent / bassesse féminine, classiquea cela / gala masculine, classiqueb l'épée / l'onomatopée féminine, non classiquec écriteau / couteau masculine, classiqued sangle / Delangle féminine, classiquee bouffon / Buffon masculine, classiquef rouilles / citrouilles féminine, classiquea Blidah / Canada masculine, classiqueb extermine / vermine féminine, classiquec triomphant / enfant masculine, non classiqued retraites / charrettes féminine, classiquee lents / sanglants masculine, classiquef rivage / sauvage féminine, classiqueg mers / verts masculine, classiqueh mousselines / collines féminine, classiquei joyeux / cieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources