Châtiments, 1853· Livre Vii Les sauveurs se sauveront
IV. L’égout de Rome
Voici le trou. Voici‖ l'échelle. Descendez.Tandis qu'au corps de garde‖ en face, on joue aux désEn riant sous le nez‖ des matrones bourrues ;Laissez le crieur rauque,‖ assourdissant les rues,Proclamer le Numide‖ ou le Dace aux abois,Et, groupés sous l'auvent‖ des échoppes de bois,Les savetiers romains‖ et les marchandes d'herbesDe la Minerve étrusque‖ échanger les proverbes ;Descendez.
Vous voilà dans un lieu monstrueux,Enfer d'ombre et de boue‖ aux porches tortueux,Où les murs ont la lèpre,‖ où, parmi les pustules,Glissent les scorpions‖ mêlés aux tarentules.Morne abîme !
Au-dessus de ce plafond fangeux,Dans les cieux, dans le cirque‖ immense et plein de jeux,Sur les pavés sabins,‖ dallages centenaires,Roulent les chars, les bruits,‖ les vents et les tonnerres ;Le peuple gronde et rit‖ dans le forum sacré ;Le navire d'Ostie‖ au port est amarré,L'arc triomphal rayonne,‖ et sur la borne agraire,Tètent, nus et divins,‖ Rémus avec son frèreRomulus, louveteaux‖ de la louve d'airain ;Non loin, le fleuve Tibre‖ épand son flot serein,Et la vache au flanc roux‖ y vient boire, et les bufflesLaissent en fils d'argent‖ l'eau tomber de leurs mufles.
Le hideux souterrain‖ s'étend dans tous les sens ;Il ouvre par endroits‖ sous les pieds des passantsSes soupiraux infects‖ et flairés par les truies ;Cette cave se change‖ en fleuve au temps des pluies ;Vers midi, tout au bord‖ du soupirail vermeil,Les durs barreaux de fer‖ découpent le soleil,Et le mur apparaît‖ semblable au dos des zèbres ;Tout le reste est miasme,‖ obscurité, ténèbres.Par places le pavé,‖ comme chez les tueurs,Paraît sanglant ; la pierre‖ a d'affreuses sueurs ;Ici, l'oubli, la peste‖ et la nuit font leurs œuvres.Le rat heurte en courant‖ la taupe ; les couleuvresSerpentent sur le mur‖ comme de noirs éclairs ;Les tessons, les haillons,‖ les piliers aux pieds verts,Les reptiles laissant‖ des traces de salives,La toile d'araignée‖ accrochée aux solives,Des mares dans des coins,‖ effroyables miroirs,Où nagent on ne sait‖ quels êtres lents et noirs,Font un fourmillement‖ horrible dans ces ombres.La vieille hydre chaos‖ rampe sous ces décombres.On voit des animaux‖ accroupis et mangeant ;La moisissure rose‖ aux écailles d'argentFait sur l'obscur bourbier‖ luire ses mosaïques,L'odeur du lieu mettrait‖ en fuite des stoïques,Le sol partout se creuse‖ en gouffres empestés ;Et les chauves-souris‖ volent de tous côtésComme au milieu des fleurs‖ s'ébattent les colombes ;On croit, dans cette brume‖ et dans ces catacombes,Entendre bougonner‖ la mégère Atropos ;Le pied sent dans la nuit‖ le dos mou des crapauds ;L'eau pleure ; par moments‖ quelque escalier lividePlonge lugubrement‖ ses marches dans le vide.Tout est fétide, informe,‖ abject, terrible à voir.
Le charnier, le gibet,‖ le ruisseau, le lavoir,Les vieux parfums rancis‖ dans les fioles persanes,Le lavabo vidé‖ des pâles courtisanes,L'eau lustrale épandue‖ aux pieds des dieux menteurs,Le sang des confesseurs‖ et des gladiateurs,Les meurtres, les festins,‖ les luxures hardies,Le chaudron renversé‖ des noires Canidies,Ce que Trimalcion‖ vomit sur le chemin,Tous les vices de Rome,‖ égout du genre humain,Suintent, comme en un crible,‖ à travers cette voûte,Et l'immonde univers‖ y filtre goutte à goutte.Là-haut, on vit, on teint‖ ses lèvres de carmin,On a le lierre au front‖ et la coupe à la main,Le peuple sous les fleurs‖ cache sa plaie impureEt chante ; et c'est ici‖ que l'ulcère suppure.Ceci, c'est le cloaque,‖ effrayant, vil, glacé.Et Rome tout entière‖ avec tout son passé,Joyeuse, souveraine,‖ esclave, criminelle,Dans ce marais sans fond‖ croupit, fange éternelle.C'est le noir rendez-vous‖ de l'immense néant ;Toute ordure aboutit‖ à ce gouffre béant,La vieille au chef branlant,‖ qui gronde et qui soupire,Y vide son panier,‖ et le monde, l'empire.L'horreur emplit cet antre,‖ infâme vision.Toute l'impureté‖ de la créationTombe et vient échouer‖ sur cette sombre rive.Au fond, on entrevoit,‖ dans une ombre où n'arrivePas un reflet de jour,‖ pas un souffle de vent,Quelque chose d'affreux‖ qui fut jadis vivant,Des mâchoires, des yeux,‖ des ventres, des entrailles,Des carcasses qui font‖ des taches aux murailles ;On approche, et longtemps‖ on reste l'œil fixéSur ce tas monstrueux,‖ dans la bourbe enfoncé,Jeté là par un trou‖ redouté des ivrognes,Sans pouvoir distinguer‖ si ces mornes charognesOnt une forme encor‖ visible en leurs débris,Et sont des chiens crevés‖ ou des Césars pourris.
Jersey. Avril 1853.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 47((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Descendez / dés masculine, classiqueb bourrues / rues féminine, classiquec abois / bois masculine, classiqued d'herbes / proverbes féminine, classiquea Descendez / monstrueux / tortueux masculine, classiqueb pustules / tarentules féminine, classiquea abîme / fangeux / jeux masculine, classiqueb centenaires / tonnerres féminine, classiquec sacré / amarré masculine, classiqued agraire / frère féminine, classiquee d'airain / serein masculine, classiquef buffles / mufles féminine, classiquea sens / passants masculine, classiqueb truies / pluies féminine, classiquec vermeil / soleil masculine, classiqued zèbres / ténèbres féminine, classiquee tueurs / sueurs masculine, classiquef œuvres / couleuvres féminine, classiqueg éclairs / verts masculine, classiqueh salives / solives féminine, classiquei miroirs / noirs masculine, classiquej ombres / décombres féminine, classiquek mangeant / d'argent masculine, classiquel mosaïques / stoïques féminine, classiquem empestés / côtés masculine, classiquen colombes / catacombes féminine, classiqueo Atropos / crapauds masculine, classiquep livide / vide féminine, classiqueq voir / lavoir masculine, classiqueb persanes / courtisanes féminine, classiquec menteurs / gladiateurs masculine, classiqued hardies / Canidies féminine, classiquee chemin / humain masculine, classiquef voûte / goutte féminine, classiqueg carmin / main masculine, classiqueh impure / suppure féminine, classiquei glacé / passé masculine, classiquej criminelle / éternelle féminine, classiquek néant / béant masculine, classiquel soupire / l'empire féminine, classiquem vision / création masculine, classiquen rive / n'arrive féminine, classiqueo vent / vivant masculine, classiquep entrailles / murailles féminine, classiqueq fixé / enfoncé masculine, classiquer ivrognes / charognes féminine, classiques débris / pourris masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources