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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre Vii Les sauveurs se sauveront

VII. La caravane

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 162 vers

I

Sur la terre, tantôt‖ sable, tantôt savane,L'un à l'autre liés‖ en longue caravane,Échangeant leur pensée‖ en confuses rumeurs,Emmenant avec eux‖ les lois, les faits, les mœurs,Les esprits, voyageurs‖ éternels, sont en marche.L'un porte le drapeau,‖ les autres portent l'arche ;Ce saint voyage a nom‖ Progrès. De temps en temps,Ils s'arrêtent, rêveurs,‖ attentifs, haletants,Puis repartent. En route !‖ ils s'appellent, ils s'aident,Ils vont ! Les horizons‖ aux horizons succèdent,Les plateaux aux plateaux,‖ les sommets aux sommets.On avance toujours,‖ on n'arrive jamais.À chaque étape un guide‖ accourt à leur rencontre ;Quand Jean Huss disparaît,‖ Luther pensif se montre ;Luther s'en va, Voltaire‖ alors prend le flambeau ;Quand Voltaire s'arrête,‖ arrive Mirabeau.Ils sondent, pleins d'espoir,‖ une terre inconnue.À chaque pas qu'on fait,‖ la brume diminue ;Ils marchent, sans quitter‖ des yeux un seul instantLe terme du voyage‖ et l'asile où l'on tend,Point lumineux au fond‖ d'une profonde plaine,La Liberté sacrée,‖ éclatante et lointaine,La Paix dans le travail,‖ l'universel Hymen,L'Idéal, ce grand but,‖ Mecque du genre humain.

Plus ils vont, plus la Foi‖ les pousse et les exalte.

Pourtant, à de certains‖ moments, lorsqu'on fait halte,Que la fatigue vient,‖ qu'on voit le jour blêmir,Et qu'on a tant marché‖ qu'il faut enfin dormir,C'est l'instant où le Mal,‖ prenant toutes les formes,Morne oiseau, vil reptile‖ ou monstre aux bonds énormes,Chimère, préjugé,‖ mensonge ténébreux,C'est l'heure où le Passé,‖ qu'ils laissent derrière eux,Voyant dans chacun d'eux‖ une proie échappée,Surprend la caravane‖ assoupie et campée,Et, sortant hors de l'ombre‖ et du néant profond,Tâche de ressaisir‖ ces esprits qui s'en vont.

II

Le jour baisse ; on atteint‖ quelque colline chauveQue l'âpre solitude‖ entoure, immense et fauve,Et dont pas même un arbre,‖ une roche, un buisson,Ne coupe l'immobile‖ et lugubre horizon ;Les tchaouchs, aux lueurs‖ des premières étoiles,Piquent des pieux en terre‖ et déroulent les toiles ;En cercle autour du camp‖ les feux sont allumés ;Il est nuit. Gloire à Dieu !‖ voyageurs las, dormez.

Non, veillez ! car autour‖ de vous tout se réveille.Écoutez ! écoutez !‖ debout ! prêtez l'oreille !Voici qu'à la clarté‖ du jour zodiacal,L'épervier gris, le singe‖ obscène, le chacal,Les rats abjects et noirs,‖ les belettes, les fouines,Nocturnes visiteurs‖ des tentes bédouines,L'hyène au pas boiteux‖ qui menace et qui fuit,Le tigre au crâne plat,‖ où nul instinct ne luit,Dont la férocité‖ ressemble à de la joie,Tous, les oiseaux de deuil‖ et les bêtes de proie,Vers le feu rayonnant‖ poussant d'étranges voix,De tous les points de l'ombre‖ arrivent à la fois.Dans la brume, pareils‖ aux brigands qui maraudent,Bandits de la nature,‖ ils sont tous là qui rôdent.Le foyer se reflète‖ aux yeux des léopards.Fourmillement terrible !‖ on voit de toutes partsDes prunelles de braise‖ errer dans les ténèbres.La solitude éclate‖ en hurlements funèbres.Des pierres, des fossés,‖ des ravins tortueux,De partout, sort un bruit‖ farouche et monstrueux.Car lorsqu'un pas humain‖ pénètre dans ces plaines,Toujours, à l'heure où l'ombre‖ épanche ses haleines,Où la création‖ commence son concert,Le peuple épouvantable‖ et rauque du désert,Horrible et bondissant‖ sous les pâles nuées,Accueille l'homme avec‖ des cris et des huées.Bruit lugubre ! chaos‖ des forts et des petitsCherchant leur proie avec‖ d'immondes appétits !L'un glapit, l'autre rit,‖ miaule, aboie, ou gronde,Le voyageur invoque‖ en son horreur profondeOu son saint musulman‖ ou son patron chrétien.

Soudain tout fait silence‖ et l'on n'entend plus rien.

Le tumulte effrayant‖ cesse, râles et plaintesMeurent, comme des voix‖ par l'agonie éteintes,Comme si, par miracle‖ et par enchantement,Dieu même avait dans l'ombre‖ emporté brusquementRenards, singes, vautours,‖ le tigre, la panthère,Tous ces monstres hideux‖ qui sont sur notre terreCe que sont les démons‖ dans le monde inconnu.Tout se tait.

Le désert est muet, vaste et nu.L'œil ne voit sous les cieux‖ que l'espace sans borne.

Tout à coup, au milieu‖ de ce silence morneQui monte et qui s'accroît‖ de moment en moment,S'élève un formidable‖ et long rugissement !

C’est le lion.

III

Il vient, il surgit où vous êtes,Le roi sauvage et roux‖ des profondeurs muettes !

Il vient de s'éveiller‖ comme le soir tombait,Non, comme le loup triste,‖ à l'odeur du gibet,Non, comme le jaguar,‖ pour aller dans les havresFlairer si la tempête‖ a jeté des cadavres,Non, comme le chacal‖ furtif et hasardeux,Pour déterrer la nuit‖ les morts, spectres hideux,Dans quelque champ qui vit‖ la guerre et ses désastres ;Mais pour marcher dans l'ombre‖ à la clarté des astres,Car l'azur constellé‖ plaît à son œil vermeil ;Car Dieu fait contempler‖ par l'aigle le soleil,Et fait par le lion‖ regarder les étoiles.Il vient, du crépuscule‖ il traverse les voiles,Il médite, il chemine‖ à pas silencieux,Tranquille et satisfait‖ sous la splendeur des cieux ;Il aspire l'air pur‖ qui manquait à son antre ;Sa queue à coups égaux‖ revient battre son ventre,Et dans l'obscurité‖ qui le sent approcher,Rien ne le voit venir,‖ rien ne l'entend marcher.Les palmiers, frissonnant‖ comme des touffes d'herbe,Frémissent. C'est ainsi‖ que, paisible et superbe,Il arrive toujours‖ par le même chemin,Et qu'il venait hier,‖ et qu'il viendra demain,À cette heure où Vénus‖ à l'occident décline.

Et quand il s'est trouvé‖ proche de la colline,Marquant ses larges pieds‖ dans le sable mouvant,Avant même que l'œil‖ d'aucun être vivantAit pu, sous l'éternel‖ et mystérieux dôme,Voir poindre à l'horizon‖ son vague et noir fantôme,Avant que, dans la plaine,‖ il se soit avancé,Il se taisait ; son souffle‖ a seulement passé,Et ce souffle a suffi,‖ flottant à l'aventure,Pour faire tressaillir‖ la profonde nature,Et pour faire soudain‖ taire au plus fort du bruitToutes ces sombres voix‖ qui hurlent dans la nuit.

IV

Ainsi, quand, de ton antre‖ enfin poussant la pierre,Et las du long sommeil‖ qui pèse à ta paupière,Ô Peuple, ouvrant tes yeux‖ d'où sort une clarté,Tu te réveilleras‖ dans ta tranquillité,Le jour où nos pillards,‖ où nos tyrans sans nombreComprendront que quelqu'un‖ remue au fond de l'ombre,Et que c'est toi qui viens,‖ ô lion ! ce jour-là,Ce vil groupe où Falstaff‖ s'accouple à Loyola,Tous ces gueux devant qui‖ la probité se cabre,Les traîneurs de soutane‖ et les traîneurs de sabre,Le général Soufflard,‖ le juge Barabbas,Le jésuite au front jaune,‖ à l'œil féroce et bas,Disant son chapelet‖ dont les grains sont des balles,Les Mingrats bénissant‖ les Héliogabales,Les Veuillots qui naguère,‖ errant sans feu ni lieu,Avant de prendre en main‖ la cause du bon Dieu,Avant d'être des saints,‖ traînaient dans les ribotesLes haillons de leur style‖ et les trous de leurs bottes,L’archevêque, ouléma du Christ ou de Mahom,Mâchant avec l'hostie‖ un sanglant Te Deum,Les Troplong, les Rouher,‖ violateurs de chartes,Grecs qui tiennent les lois‖ comme ils tiendraient les cartes,Les beaux fils dont les mains‖ sont rouges sous leurs gants,Ces dévots, ces viveurs,‖ ces bedeaux, ces brigands,Depuis les hommes vils‖ jusqu'aux hommes sinistres,Tout ce tas monstrueux‖ de gredins et de cuistresQui grincent, l'œil ardent,‖ le mufle ensanglanté,Autour de la raison‖ et de la vérité,Tous, du maître au goujat,‖ du bandit au maroufle,Pâles, rien qu'à sentir‖ au loin passer ton souffle,Feront silence, ô peuple !‖ et tous disparaîtrontSubitement, l'éclair‖ ne sera pas plus prompt,Cachés, évanouis,‖ perdus sous la nuit sombre,Avant même qu'on ait‖ entendu dans cette ombreOù les justes tremblants‖ aux méchants sont mêlés,Ta grande voix monter‖ vers les cieux étoilés !

Jersey. Juin 1853.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
80((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a savane / caravane féminine, classiqueb rumeurs / mœurs masculine, classiquec marche / l'arche féminine, classiqued temps / haletants masculine, classiquee s'aident / succèdent féminine, classiquef sommets / jamais masculine, classiqueg rencontre / montre féminine, classiqueh flambeau / Mirabeau masculine, classiquei inconnue / diminue féminine, classiquej instant / tend masculine, classiquek plaine / lointaine féminine, classiquel Hymen / humain masculine, classiquea exalte / halte féminine, classiqueb blêmir / dormir masculine, classiquec formes / énormes féminine, classiqued ténébreux / eux masculine, classiquee échappée / campée féminine, classiquef profond / vont masculine, classiquea chauve / fauve féminine, classiqueb buisson / horizon masculine, classiquec étoiles / toiles féminine, classiqued allumés / dormez masculine, classiquea réveille / l'oreille féminine, classiqueb zodiacal / chacal masculine, classiquec fouines / bédouines féminine, classiqued fuit / luit masculine, classiquee joie / proie féminine, classiquef voix / fois masculine, classiqueg maraudent / rôdent féminine, classiqueh léopards / parts masculine, classiquei ténèbres / funèbres féminine, classiquej tortueux / monstrueux masculine, classiquek plaines / haleines féminine, classiquel concert / désert masculine, classiquem nuées / huées féminine, classiquen petits / appétits masculine, classiqueo gronde / profonde féminine, classiquep chrétien / rien masculine, classiquea plaintes / éteintes féminine, classiqueb enchantement / brusquement masculine, classiquec panthère / terre féminine, classiqued inconnu / tait / nu masculine, classiqueb borne / morne féminine, classiqueb moment / rugissement masculine, classiquea lion / êtes / muettes féminine, classiquea tombait / gibet masculine, classiqueb havres / cadavres féminine, classiquec hasardeux / hideux masculine, classiqued désastres / astres féminine, classiquee vermeil / soleil masculine, classiquef étoiles / voiles féminine, classiqueg silencieux / cieux masculine, classiqueh antre / ventre féminine, classiquei approcher / marcher masculine, classiquej d'herbe / superbe féminine, classiquek chemin / demain masculine, classiquel décline / colline féminine, classiqueb mouvant / vivant masculine, classiquec dôme / fantôme féminine, classiqued avancé / passé masculine, classiquee l'aventure / nature féminine, classiquef bruit / nuit masculine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb clarté / tranquillité masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiqued jour-là / Loyola masculine, classiquee cabre / sabre féminine, classiquef Barabbas / bas masculine, classiqueg balles / Héliogabales féminine, classiqueh lieu / Dieu masculine, classiquei ribotes / bottes féminine, classiquej Mahom / Deum masculine, classiquek chartes / cartes féminine, classiquel gants / brigands masculine, classiquem sinistres / cuistres féminine, classiquen ensanglanté / vérité masculine, classiqueo maroufle / souffle féminine, classiquep disparaîtront / prompt masculine, classiqueq sombre / ombre féminine, classiquer mêlés / étoilés masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources