Châtiments, 1853· Livre Vii Les sauveurs se sauveront
II. La reculade
I
Je disais : — ces soldats‖ ont la tête trop basse.Il va leur ouvrir des chemins.Le peuple aime la poudre,‖ et quand le clairon passeLa France chante et bat des mains.La guerre est une pourpre‖ où le meurtre se drape :Il va crier son : quos ego !Un beau jour, de son crime,‖ ainsi que d'une trappe,Nous verrons sortir Marengo.Il faut bien qu'il leur jette‖ enfin un peu de gloireAprès tant de honte et d'horreur !Que, vainqueur, il défile‖ avec tout son prétoireDevant Troplong le procureur ;Qu'il tâche de cacher‖ son carcan à l'histoire,Et qu'il fasse par le doreurAjuster sa sellette‖ au vieux char de victoireOù monta le grand empereur.Il voudra devenir‖ César, frapper, dissoudreLes anciens états ébranlés,Et, calme, à l'univers‖ montrer, tenant la foudre,La main qui fit des fausses clefs.Il fera du vieux monde‖ éclater la machine ;Il voudra vaincre et surnager !Hudson Lowe, Blücher,‖ Wellington, Rostopschine,Que de souvenirs à venger !L'occasion abonde‖ à l'époque où nous sommes.Il saura saisir le moment.On ne peut pas rester‖ avec cinq cent mille hommesDans la fange éternellement.Il ne peut les laisser‖ courbés sous leur sentence ;Il leur faut les hauts faits lointains ;À la meute guerrière‖ il faut une pitanceDe lauriers et de bulletins.Ces soldats, que Décembre‖ orne comme une dartre,Ne peuvent pas, chiens avilis,Ronger à tout jamais‖ le boulevard MontmartreQuand leurs pères ont Austerlitz !
II
Eh bien non ! je rêvais.‖ Illusion détruite !Gloire ! songe, néant, vapeur !O soldats ! quel réveil !‖ l'empire, c'est la fuite.Soldats ! l'empire, c'est la peur.Ce Mandrin de la paix‖ est plein d'instincts placides ;Ce Schinderhannes craint les coups.O châtiment ! pour lui‖ vous fûtes parricides,Soldats, il est poltron pour vous.Votre gloire a péri‖ sous ce hideux incubeAux doigts de fange, au cœur d'airain.Ah ! frémissez ! le czar‖ marche sur le Danube,Vous ne marchez pas sur le Rhin !
III
Ô nos pauvres enfants !‖ soldats de notre France !Ô triste armée à l'œil terni !Adieu la tente ! adieu‖ les camps ! plus d'espérance !Soldats ! soldats ! tout est fini !N'espérez plus laver‖ dans les combats le crimeDont vous êtes éclaboussés.Pour nous ce fut le piège‖ et pour vous c'est l'abîme.Cartouche règne ; c'est assez.Oui, Décembre à jamais‖ vous tient, hordes trompées !Oui, vous êtes ses vils troupeaux !Oui, gardez sur vos mains,‖ gardez sur vos épées,Hélas ! gardez sur vos drapeauxCes souillures qui font‖ horreur à vos famillesEt qui font sourire Dracon,Et que ne voudrait pas‖ avoir sur ses guenillesL'équarrisseur de Montfaucon !Gardez le deuil, gardez‖ le sang, gardez la boue !Votre maître hait le danger.Il vous fait reculer ;‖ gardez sur votre joueL'âpre soufflet de l'étranger !Ce nain à sa stature‖ a rabaissé vos tailles.Ce n'est qu'au vol qu'il est hardi.Adieu la grande guerre‖ et les grandes bataillesAdieu Wagram ! adieu Lodi !Dans cette horrible glu‖ votre aile est prisonnière.Derrière un crime il faut marcher.C'est fini. Désormais‖ vous avez pour bannièreLe tablier de ce boucher !Renoncez aux combats,‖ au nom de Grande Armée,Au vieil orgueil des trois couleurs ;Renoncez à l'immense‖ et superbe fumée,Aux femmes vous jetant des fleurs,À l'encens, aux grands arcs‖ triomphaux que fréquententLes ombres des héros le soir ;Hélas ! contentez-vous‖ de ces prêtres qui chantentDes Te Deum dans l'abattoir !Vous ne conquerrez point‖ la palme expiatoire,La palme des exploits nouveaux,Et vous ne verrez pas‖ se dorer dans la gloireLa crinière de vos chevaux !
IV
Donc l'épopée échoue‖ avant qu'elle commence !Annibal a pris un calmant ;L'Europe admire, et mêle‖ une huée immenseÀ cet immense avortement.Donc ce neveu s'en va‖ par la porte bâtarde !Donc ce sabreur, ce pourfendeur,Ce masque moustachu‖ dont la bouche vantardeS'ouvrait dans toute sa grandeur,Ce César qu'un valet‖ tous les matins harnachePour s'en aller dans les combats,Cet ogre galonné‖ dont le hautain panacheFaisait oublier le front bas,Le tueur qui semblait‖ l'homme que rien n'étonne,Qui jouait, dans les hosanna,Tout barbouillé du sang‖ du ruisseau Tiquetonne,La pantomime d'Iéna,Ce héros que Dieu fit‖ général des jésuites,Ce vainqueur qui s'est dit absous,Montre à Clio son nez‖ meurtri de pommes cuites,Son œil éborgné de gros sous !Et notre armée, hélas !‖ sa dupe et sa complice,Baisse un front lugubre et puni,Et voit sous les sifflets‖ s'enfuir dans la coulisseCet écuyer de Franconi !Cet histrion, qu'on cingle‖ à grands coups de lanière,A le crime pour seul talent ;Les Saint-Barthélemy‖ vont mieux à sa manièreQu'Aboukir et que Friedland.Le Cosaque stupide‖ arrache à ce superbeSa redingote à brandebourgs ;L'âne russe a brouté‖ ce Bonaparte en herbe.Sonnez, clairons ! battez, tambours !Tranchemontagne, ainsi‖ que Basile, a la fièvre ;La colique empoigne Agramant ;Sur le crâne du loup‖ les oreilles du lièvreSe dressent lamentablement.Le fier-à-bras tremblant‖ se blottit dans son antre ;Le grand sabre a peur de briller ;La fanfare bégaie‖ et meurt ; la flotte rentreAu port, et l'aigle au poulailler !
V
Et tous ces capitans‖ dont l'épaulette brilleDans les Louvres et les châteauxDisent : — mangeons la France‖ et le peuple en famille.Sire, les boulets sont brutaux.Et Forey va criant :‖ — majesté, prenez garde.Reybell dit : — morbleu, sacrebleu !Tenons-nous coi. Le czar‖ fait manœuvrer sa garde.Ne jouons pas avec le feu.Espinasse reprend :‖ — César, gardez la chambre.Ces Kalmoucks ne sont pas manchots.— Coiffez-vous, dit Leroy,‖ du laurier de décembre,Prince, et tenez-vous les pieds chauds.Et Magnan dit : — buvons‖ et faisons l'amour, sire !Les rêves s'en vont à vau-l'eau.Et dans sa sombre plaine,‖ ô douleur, j'entends rireLe noir lion de Waterloo !
Jersey. Juillet 1853.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 36[abab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (72 de 8, 72 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a basse / passe féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquec drape / trappe féminine, classiqued ego / Marengo masculine, classiquee gloire / prétoire féminine, classiquef d'horreur / procureur masculine, classiqueg l'histoire / victoire féminine, classiqueh doreur / empereur masculine, classiquei dissoudre / foudre féminine, classiquej ébranlés / clefs masculine, classiquek machine / Rostopschine féminine, classiquel surnager / venger masculine, classiquem sommes / hommes féminine, classiquen moment / éternellement masculine, classiqueo sentence / pitance féminine, classiquep lointains / bulletins masculine, classiqueq dartre / Montmartre féminine, classiquer avilis / Austerlitz masculine, classiquea détruite / fuite féminine, classiqueb vapeur / peur masculine, classiquec placides / parricides féminine, classiqued coups / vous masculine, classiquee incube / Danube féminine, classiquef d'airain / Rhin masculine, classiquea France / d'espérance féminine, classiqueb terni / fini masculine, classiquec crime / l'abîme féminine, classiqued éclaboussés / assez masculine, classiquee trompées / épées féminine, classiquef troupeaux / drapeaux masculine, classiqueg familles / guenilles féminine, classiqueh Dracon / Montfaucon masculine, classiquei boue / joue féminine, classiquej danger / l'étranger masculine, classiquek tailles / batailles féminine, classiquel hardi / Lodi masculine, classiquem prisonnière / bannière féminine, classiquen marcher / boucher masculine, classiqueo Armée / fumée féminine, classiquep couleurs / fleurs masculine, classiqueq fréquentent / chantent féminine, classiquer soir / l'abattoir masculine, classiques expiatoire / gloire féminine, classiquet nouveaux / chevaux masculine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb calmant / avortement masculine, classiquec bâtarde / vantarde féminine, classiqued pourfendeur / grandeur masculine, classiquee harnache / panache féminine, classiquef combats / bas masculine, classiqueg n'étonne / Tiquetonne féminine, classiqueh hosanna / d'Iéna masculine, classiquei jésuites / cuites féminine, classiquej absous / sous masculine, classiquek complice / coulisse féminine, classiquel puni / Franconi masculine, classiquem lanière / manière féminine, classiquen talent / Friedland masculine, classiqueo superbe / herbe féminine, classiquep brandebourgs / tambours masculine, classiqueq fièvre / lièvre féminine, classiquer Agramant / lamentablement masculine, classiques antre / rentre féminine, classiquet briller / poulailler masculine, classiquea brille / famille féminine, classiqueb châteaux / brutaux masculine, classiquec garde féminine, classiqued sacrebleu / feu masculine, classiquee chambre / décembre féminine, classiquef manchots / chauds masculine, classiqueg sire / rire féminine, classiqueh vau-l'eau / Waterloo masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources