Châtiments, 1853
Lux
I
Temps futurs ! vision sublime !Les peuples sont hors de l'abîme.Le désert morne est traversé.Après les sables, la pelouse ;Et la terre est comme une épouse,Et l'homme est comme un fiancé !
Dès à présent l'œil qui s'élèveVoit distinctement ce beau rêveQui sera le réel un jour ;Car Dieu dénouera toute chaîne,Car le passé se nomme haineEt l'avenir s'appelle amour !
Dès à présent dans nos misèresGerme l'hymen des peuples frères ;Volant sur nos sombres rameaux,Comme un frelon que l'aube éveille,Le progrès, ténébreuse abeille,Fait du bonheur avec nos maux.
Oh ! voyez ! la nuit se dissipe ;Sur le monde qui s'émancipe,Oubliant Césars et Capets,Et sur les nations nubiles,S'ouvrent dans l'azur, immobiles,Les vastes ailes de la paix !
Ô libre France enfin surgie !Ô robe blanche après l'orgie !Ô triomphe après les douleurs !Le travail bruit dans les forges,Le ciel rit, et les rouges-gorgesChantent dans l'aubépine en fleurs !
La rouille mord les hallebardes.De vos canons, de vos bombardes,Il ne reste pas un morceauQui soit assez grand, capitaines,Pour qu'on puisse prendre aux fontainesDe quoi faire boire un oiseau.
Les rancunes sont effacées ;Tous les cœurs, toutes les pensées,Qu'anime le même dessein,Ne font plus qu'un faisceau superbe ;Dieu prend pour lier cette gerbeLa vieille corde du tocsin.
Au fond des cieux un point scintille ;Regardez, il grandit, il brille,Il approche, énorme et vermeil.Ô République universelle !Tu n'es encor que l'étincelle,Demain tu seras le soleil !
II
Fêtes dans les cités,‖ fêtes dans les campagnes !Les cieux n'ont plus d'enfers,‖ les lois n'ont plus de bagnes.Où donc est l'échafaud ?‖ ce monstre a disparu.Tout renaît. Le bonheur‖ de chacun est accruDe la félicité‖ des nations entières.Plus de soldats l'épée‖ au poing, plus de frontières,Plus de fisc, plus de glaive‖ ayant forme de croix.L'Europe en rougissant‖ dit : — quoi ! j'avais des rois !Et l'Amérique dit :‖ — quoi ! j'avais des esclaves !Science, art, poésie,‖ ont dissous les entravesDe tout le genre humain.‖ Où sont les maux soufferts ?…Les libres pieds de l'homme‖ ont oublié les fersTout l'univers n'est plus‖ qu'une famille unie.Le saint labeur de tous‖ se fond en harmonie ;Et la Société,‖ qui d'hymnes retentit,Accueille avec transport‖ l'effort du plus petit ;L'ouvrage du plus humble‖ au fond de sa chaumièreÉmeut l'immense peuple‖ heureux dans la lumière ;Toute l'humanité,‖ dans sa splendide ampleur,Sent le don que lui fait‖ le moindre travailleur ;Ainsi les verts sapins,‖ vainqueurs des avalanches,Les grands chênes remplis‖ de feuilles et de branches,Les vieux cèdres touffus,‖ plus durs que le granit,Quand la fauvette en mai‖ vient y faire son nid,Tressaillent dans leur force‖ et leur hauteur superbe,Tout joyeux qu'un oiseau‖ leur apporte un brin d'herbe.
Radieux avenir.‖ Essor universel !Épanouissement‖ de l'homme sous le ciel !
III
Ô proscrits ! hommes de l'épreuve,Mes compagnons vaillants et doux,Bien des fois, assis près du fleuve,J'ai chanté ce chant parmi vous ;
Bien des fois, quand vous m'entendîtes,Plusieurs m'ont dit : « Perds ton espoir.Nous serions des races maudites,Le ciel ne serait pas plus noir !
Que veut dire cette inclémence ?Quoi ! le juste a le châtiment !La vertu s'étonne et commenceÀ regarder Dieu fixement.
Dieu se dérobe et nous échappe.Quoi donc ! l'iniquité prévaut !Le crime, voyant où Dieu frappe,Rit d'un rire impie et dévot.
Nous ne comprenons pas ses voies.Comment ce Dieu des nationsFera-t-il sortir tant de joiesDe tant de désolations ?
Ses desseins nous semblent contrairesÀ l'espoir qui luit dans tes yeux… »— Mais qui donc, ô proscrits, mes frères,Comprend le grand mystérieux ?
Qui donc a traversé l'espace,La terre, l'eau, l'air et le feu,Et l'étendue où l'esprit passe ?Qui donc peut dire : « J'ai vu Dieu !
J’ai vu Jéhovah ! je le nomme !Tout à l'heure il me réchauffait,Je sais comment il a fait l'homme,Comment il fait tout ce qu'il fait !
J'ai vu cette main inconnueQui lâche en s'ouvrant l'âpre hiver,Et les tonnerres dans la nue,Et les tempêtes sur la mer,
Tendre et ployer la nuit livide ;Mettre une âme dans l'embryon ;Appuyer dans l'ombre du videLe pôle du septentrion ;
Amener l'heure où tout arrive ;Faire au banquet du roi fêtéEntrer la mort, ce noir convive,Qui vient sans qu'on l'ait invité ;
Créer l'araignée et sa toile,Peindre la fleur, mûrir le fruit,Et sans perdre une seule étoileMener tous les astres la nuit ;
Arrêter la vague à la rive ;Parfumer de roses l'été ;Verser le temps comme une eau viveDes urnes de l'éternité ;
D'un souffle, avec ses feux sans nombre,Faire, dans toute sa hauteur,Frissonner le firmament sombreComme la tente d'un pasteur ;
Attacher les globes aux sphèresPar mille invisibles liens ; …Toutes ces choses sont très-claires,Je sais comment il fait ! j'en viens ! »
Qui peut dire cela ? personne.Nuit sur nos cœurs ! nuit sur nos yeux !L'homme est un vain clairon qui sonne.Dieu seul parle aux axes des cieux.
IV
Ne doutons pas ! croyons !‖ la fin, c'est le mystère.Attendons. Des Nérons‖ comme de la panthère,Dieu sait briser la dent.Dieu nous essaie, amis.‖ Ayons foi, soyons calmes,Et marchons. Ô désert !‖ s'il fait croître des palmes,C'est dans ton sable ardent !
Parce qu'il ne fait pas‖ son œuvre tout de suite,Qu'il livre Rome au prêtre‖ et Jésus au jésuite,Et les bons au méchant,Nous désespérerions !‖ de lui ! du juste immense !Non ! non ! lui seul connaît‖ le nom de la semenceQui germe dans son champ.
Ne possède-t-il pas‖ toute la certitude ?Dieu ne remplit-il pas‖ ce monde, notre étude,Du Nadir au Zénith ?Notre sagesse auprès‖ de la sienne est démence ;Et n'est-ce pas à lui‖ que la clarté commence,Et que l'ombre finit ?
Ne voit-il pas ramper‖ les hydres sur leurs ventres ?Ne regarde-t-il pas‖ jusqu'au fond de leurs antresAtlas et Pélion ?Ne connaît-il pas l'heure‖ où la cigogne émigre ?Sait-il pas ton entrée‖ et ta sortie, ô tigre,Et ton antre, ô lion ?
Hirondelle, réponds,‖ aigle à l'aile sonore,Parle, avez-vous des nids que l’Éternel ignore ?Ô cerf, quand l'as-tu fui ?Renard, ne vois-tu pas‖ ses yeux dans la broussaille ?Loup, quand tu sens la nuit‖ une herbe qui tressaille,Ne dis-tu pas : c'est lui !
Puisqu'il sait tout cela,‖ puisqu'il peut toute chose,Que ses doigts font jaillir‖ les effets de la causeComme un noyau d'un fruit,Puisqu'il peut mettre un ver‖ dans les pommes de l'arbre,Et faire disperser‖ les colonnes de marbrePar le vent de la nuit ;
Puisqu'il bat l'océan‖ pareil au bœuf qui beugle,Puisqu'il est le voyant‖ et que l'homme est l'aveugle,Puisqu'il est le milieu,Puisque son bras nous porte,‖ et puisque à son passageLa comète frissonne‖ ainsi qu'en une cageTremble une étoupe en feu ;
Puisque l'obscure nuit‖ le connaît, puisque l'ombreLe voit, quand il lui plaît,‖ sauver la nef qui sombre,Comment douterions-nous,Nous qui, fermes et purs,‖ fiers dans nos agonies,Sommes debout devant‖ toutes les tyrannies,Pour lui seul, à genoux !
D'ailleurs pensons. Nos jours‖ sont des jours d'amertume,Mais quand nous étendons‖ les bras dans cette brume,Nous sentons une main ;Quand nous marchons, courbés,‖ dans l'ombre du martyre,Nous entendons quelqu'un‖ derrière nous nous dire :C'est ici le chemin.
Ô proscrits, l'avenir‖ est aux peuples ! Paix, gloire,Liberté, reviendront‖ sur des chars de victoireAux foudroyants essieux ;Ce crime qui triomphe‖ est fumée et mensonge ;Voilà ce que je puis‖ affirmer, moi qui songeL'œil fixé sur les cieux !
Les césars sont plus fiers‖ que les vagues marines.Mais Dieu dit : — Je mettrai‖ ma boucle en leurs narines,Et dans leur bouche un mors,Et je les traînerai,‖ qu'on cède ou bien qu'on lutte,Eux et leurs histrions‖ et leurs joueurs de flûte,Dans l'ombre où sont les morts !
Dieu dit ; et le granit‖ que foulait leur semelleS'écroule, et les voilà‖ disparus pêle-mêleDans leurs prospérités !Aquilon ! aquilon !‖ qui viens battre nos portes,Oh ! dis-nous, si c'est toi,‖ souffle, qui les emportes,Où les as-tu jetés ?
IV
Bannis ! bannis ! bannis !‖ c'est là la destinée.Ce qu'apporta le flux‖ sera dans la journéeRepris par le reflux.Les jours mauvais fuiront‖ sans qu'on sache leur nombre,Et les peuples joyeux‖ et se penchant sur l'ombre,Diront : cela n'est plus !
Les temps heureux luiront,‖ non pour la seule France,Mais pour tous. On verra,‖ dans cette délivrance,Funeste au seul passé,Toute l'humanité‖ chanter, de fleurs couverte,Comme un maître qui rentre‖ en sa maison déserte,Dont on l'avait chassé.
Les tyrans s'éteindront‖ comme des météores.Et, comme s'il naissait‖ de la nuit deux auroresDans le même ciel bleu,Nous vous verrons sortir‖ de ce gouffre où nous sommes,Mêlant vos deux rayons,‖ fraternité des hommes,Paternité de Dieu !
Oui, je vous le déclare,‖ oui, je vous le répète,Car le clairon redit‖ ce que dit la trompette,Tout sera paix et jour !Liberté ! plus de serf‖ et plus de prolétaire !O sourire d'en haut !‖ ô du ciel pour la terreMajestueux amour !
L'arbre saint du Progrès,‖ autrefois chimérique,Croîtra, couvrant l'Europe‖ et couvrant l'Amérique,Sur le passé détruit,Et, laissant l'Éther pur‖ luire à travers ses branches,Le jour, apparaîtra‖ plein de colombes blanches,Plein d'étoiles, la nuit.
Et nous qui serons morts,‖ morts dans l'exil peut-être,Martyrs saignants, pendant‖ que les hommes, sans maître,Vivront, plus fiers, plus beaux,Sous ce grand arbre, amour‖ des cieux qu'il avoisine,Nous nous réveillerons‖ pour baiser sa racineAu fond de nos tombeaux !
Jersey. Septembre 1853.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 26(aabccb) 13((aa)) 1(aa) 16(abab)
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 6 syllabes (112 de 8, 100 de 12, 36 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 26 sizains, 16 quatrains, 1 distiques, 1 distique
- Mots à la rime
- a sublime / l'abîme féminine, classiqueb traversé / fiancé masculine, classiquec pelouse / épouse féminine, classiquea s'élève / rêve féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec chaîne / haine féminine, classiquea misères / frères féminine, classiqueb rameaux / maux masculine, classiquec éveille / abeille féminine, classiquea dissipe / s'émancipe féminine, classiqueb Capets / paix masculine, classiquec nubiles / immobiles féminine, classiquea surgie / l'orgie féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquec forges / rouges-gorges féminine, classiquea hallebardes / bombardes féminine, classiqueb morceau / oiseau masculine, classiquec capitaines / fontaines féminine, classiquea effacées / pensées féminine, classiqueb dessein / tocsin masculine, classiquec superbe / gerbe féminine, classiquea scintille / brille féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquec universelle / l'étincelle féminine, classiquea campagnes / bagnes féminine, classiqueb disparu / accru masculine, classiquec entières / frontières féminine, classiqued croix / rois masculine, classiquee esclaves / entraves féminine, classiquef soufferts / fers masculine, classiqueg unie / harmonie féminine, classiqueh retentit / petit masculine, classiquei chaumière / lumière féminine, classiquej ampleur / travailleur masculine, classiquek avalanches / branches féminine, classiquel granit / nid masculine, classiquem superbe / d'herbe féminine, classiquea universel / ciel masculine, classiquea l'épreuve / fleuve féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea m'entendîtes / maudites féminine, classiqueb espoir / noir masculine, classiquea inclémence / commence féminine, classiqueb châtiment / fixement masculine, classiquea échappe / frappe féminine, classiqueb prévaut / dévot masculine, classiquea voies / joies féminine, classiqueb nations / désolations masculine, classiquea contraires / frères féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea nomme / l'homme féminine, classiqueb réchauffait / fait masculine, classiquea inconnue / nue féminine, classiqueb hiver / mer masculine, classiquea livide / vide féminine, classiqueb l'embryon / septentrion masculine, classiquea arrive / convive féminine, classiqueb fêté / invité masculine, classiquea toile / étoile féminine, classiqueb fruit / nuit masculine, classiquea rive / vive féminine, classiqueb l'été / l'éternité masculine, classiquea nombre / sombre féminine, classiqueb hauteur / pasteur masculine, classiquea sphères / très-claires féminine, classiqueb liens / viens masculine, classiquea personne / sonne féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea mystère / panthère féminine, classiqueb dent / ardent masculine, classiquec calmes / palmes féminine, classiquea suite / jésuite féminine, classiqueb méchant / champ masculine, non classiquec immense / semence féminine, classiquea certitude / étude féminine, classiqueb Zénith / finit masculine, classiquec démence / commence féminine, classiquea ventres / antres féminine, classiqueb Pélion / lion masculine, classiquec émigre / tigre féminine, classiquea sonore / ignore féminine, classiqueb fui / lui masculine, classiquec broussaille / tressaille féminine, classiquea chose / cause féminine, classiquec l'arbre / marbre féminine, classiquea beugle / l'aveugle féminine, classiqueb milieu / feu masculine, équivalentec passage / cage féminine, classiquea l'ombre / sombre féminine, classiqueb douterions-nous / genoux masculine, classiquec agonies / tyrannies féminine, classiquea d'amertume / brume féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec martyre / dire féminine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb essieux / cieux masculine, classiquec mensonge / songe féminine, classiquea marines / narines féminine, classiqueb mors / morts masculine, classiquec lutte / flûte féminine, classiquea semelle / pêle-mêle féminine, classiqueb prospérités / jetés masculine, classiquec portes / emportes féminine, classiquea destinée / journée féminine, classiqueb reflux / plus masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiquea France / délivrance féminine, classiqueb passé / chassé masculine, classiquec couverte / déserte féminine, classiquea météores / aurores féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiquea répète / trompette féminine, classiquec prolétaire / terre féminine, classiquea chimérique / l'Amérique féminine, classiqueb détruit / nuit masculine, classiquec branches / blanches féminine, classiquea peut-être / maître féminine, classiqueb beaux / tombeaux masculine, classiquec avoisine / racine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
248 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources