Châtiments, 1853
Nox
I
C'est la date choisie‖ au fond de ta pensée,Prince ! il faut en finir,‖ — cette nuit est glacée,Viens, lève-toi ! flairant‖ dans l'ombre les escrocs,Le dogue Liberté‖ gronde et montre ses crocs.Quoique mis par Carlier‖ à la chaîne, il aboie.N'attends pas plus longtemps !‖ c'est l'heure de la proie.Vois, décembre épaissit‖ son brouillard le plus noir ;Comme un baron voleur‖ qui sort de son manoir,Surprends, brusque assaillant,‖ l'ennemi que tu cernes.Debout ! les régiments‖ sont là dans les casernes,Sac au dos, abrutis‖ de vin et de fureur,N'attendant qu'un bandit‖ pour faire un empereur.Mets ta main sur ta lampe‖ et viens d'un pas oblique,Prends ton couteau, l'instant‖ est bon : la République,Confiante, et sans voir‖ tes yeux sombres briller,Dort, avec ton serment,‖ prince, pour oreiller.
Cavaliers, fantassins,‖ sortez ! dehors les hordes !Sus aux représentants !‖ soldats, liez de cordesVos généraux jetés‖ dans la cage aux forçats !Poussez, la crosse aux reins,‖ l'Assemblée à Mazas !Chassez la haute-cour‖ à coups de plat de sabre !Changez-vous, preux de France,‖ en brigands de Calabre !Vous, bourgeois, regardez,‖ vil troupeau, vil limon,Comme un glaive rougi‖ qu'agite un noir démon,Le coup d'État qui sort‖ flamboyant de la forge !Les tribuns pour le droit‖ luttent : qu'on les égorge.Routiers, condottieri,‖ vendus, prostitués,Frappez ! tuez Baudin !‖ tuez Dussoubs ! tuez !Que fait hors des maisons‖ ce peuple ? Qu'il s'en aille.Soldats, mitraillez-moi‖ toute cette canaille !Feu ! feu ! Tu voteras‖ ensuite, ô peuple roi !Sabrez le droit, sabrez‖ l'honneur, sabrez la loi !Que sur les boulevards‖ le sang coule en rivières !Du vin plein les bidons !‖ des morts plein les civières !Qui veut de l'eau-de-vie ?‖ En ce temps pluvieuxIl faut boire. Soldats,‖ fusillez-moi ce vieux.Tuez-moi cet enfant.‖ Qu'est-ce que cette femme ?C'est la mère ? tuez.‖ Que tout ce peuple infâmeTremble, et que les pavés‖ rougissent ses talons !Ce Paris odieux‖ bouge et résiste. Allons !Qu'il sente le mépris,‖ sombre et plein de vengeance,Que nous, la force, avons‖ pour lui, l'intelligence !L'étranger respecta‖ Paris : soyons nouveaux !Traînons-le dans la boue‖ aux crins de nos chevaux !Qu'il meure ! qu'on le broie‖ et l'écrase et l'efface !Noirs canons, crachez-lui‖ vos boulets à la face !
II
C'est fini ! Le silence‖ est partout, et l'horreur.Vive Poulmann César‖ et Soufflard empereur !On fait des feux de joie‖ avec les barricades ;La Porte Saint-Denis‖ sous ses hautes arcadesVoit les brasiers trembler‖ au vent et rayonner.C'est fait, reposez-vous ;‖ et l'on entend sonnerDans les fourreaux le sabre‖ et l'argent dans les poches.De la banque aux bivouacs‖ on vide les sacoches.Ceux qui tuaient le mieux‖ et qui n'ont pas bronchéAuront la croix d'honneur‖ par dessus le marché.Les vainqueurs en hurlant‖ dansent sur les décombres.Des tas de corps saignants‖ gisent dans les coins sombres.Le soldat, gai, féroce,‖ ivre, complice obscur,Chancelle, et, de la main‖ dont il s'appuie au mur,Achève d'écraser‖ quelque cervelle humaine.On boit, on rit, on chante,‖ on ripaille ; on amèneDes vaincus qu'on fusille,‖ hommes, femmes, enfants.Les généraux dorés‖ galopent triomphants,Regardés par les morts‖ tombés à la renverse.Bravo ! César a pris‖ le chemin de traverse !Courons féliciter‖ l'Élysée à présent.Du sang dans les maisons,‖ dans les ruisseaux du sang,Partout ! Pour enjamber‖ ces effroyables mares,Les juges lestement‖ retroussent leurs simarres,Et l'Église joyeuse‖ en emporte un caillotTout fumant, pour servir‖ d'écritoire à Veuillot.Oui, c'est bien vous qu'hier,‖ riant de vos férules,Un caporal chassa‖ de vos chaises curules,Magistrats ! Maintenant‖ que, reprenant du cœur,Vous êtes bien certains‖ que Mandrin est vainqueur,Que vous ne serez pas‖ obligés d'être intègres,Que Mandrin dotera‖ vos dévoûments allègres,Que c'est lui qui paiera‖ désormais, et très-bien,Qu'il a pris le budget,‖ que vous ne risquez rien,Qu'il a bien étranglé‖ la loi, qu'elle est bien morte,Et que vous trouverez‖ ce cadavre à sa porte,Accourez, acclamez,‖ et chantez Hosanna !Oubliez le soufflet‖ qu'hier il vous donna,Et, puisqu'il a tué‖ vieillards, mères et filles,Puisqu'il est dans le meurtre‖ entré jusqu'aux chevilles,Prosternez-vous devant‖ l'assassin tout-puissant,Et léchez-lui les pieds‖ pour effacer le sang !
III
Donc cet homme s'est dit :‖ — « Le maître des armées,L'empereur surhumainDevant qui, gorge au vent,‖ pieds nus, les renomméesVolaient, clairons en main,
Napoléon, quinze ans‖ régna, dans les tempêtesDu Sud à l'Aquilon.Tous les rois l'adoraient,‖ lui, marchant sur leurs têtes,Eux, baisant son talon ;
Il prit, embrassant tout‖ dans sa vaste espérance,Madrid, Berlin, Moscou ;Je ferai mieux : je vais‖ enfoncer à la FranceMes ongles dans le cou !
La France libre et fière‖ et chantant la concordeMarche à son but sacré :Moi, je vais lui jeter‖ par derrière une cordeEt je l'étranglerai.
Nous nous partagerons,‖ mon oncle et moi, l'histoire ;Le plus intelligent,C'est moi, certe ! il aura‖ la fanfare de gloire,J'aurai le sac d'argent.
Je me sers de son nom,‖ splendide et vain tapage,Tombé dans mon berceau.Le nain grimpe au géant.‖ Je lui laisse sa page,Mais j'en prends le verso.
Je me cramponne à lui !‖ C'est moi qui suis le maître.J'ai pour sort et pour loiDe surnager sur lui‖ dans l'histoire, ou peut-êtreDe l'engloutir sous moi.
Moi, chat-huant, je prends‖ cet aigle dans ma serre.Moi si bas, lui si haut,Je le tiens ! je choisis‖ son grand anniversaire ;C'est le jour qu'il me faut.
Ce jour-là, je serai‖ comme un homme qui monteLe manteau sur ses yeux ;Nul ne se doutera‖ que j'apporte la honteÀ ce jour glorieux ;
J'irai plus aisément‖ saisir mon ennemieDans mes poings meurtriers ;La France ce jour-là‖ sera mieux endormieSur son lit de lauriers. » —
Alors il vint, cassé‖ de débauches, l'œil terne,Furtif, les traits pâlis,Et ce voleur de nuit‖ alluma sa lanterneAu soleil d'Austerlitz !
IV
Victoire ! il était temps,‖ prince, que tu parusses !Les filles d'opéra‖ manquaient de princes russes ;Les révolutions‖ apportent de l'ennuiAux Jeannetons d'hier,‖ Pamélas d'aujourd'hui ;Dans don Juan qui s'effraie‖ un Harpagon éclate :Un maigre filet d'or‖ sort de sa bourse plate ;L'argent devenait rare‖ aux tripots ; les journauxFaisaient le vide autour‖ des confessionnaux ;Le sacré-cœur, mourant‖ de sa mort naturelle,Maigrissait ; les protêts,‖ tourbillonnant en grêle,Drus et noirs, aveuglaient‖ le portier de Magnan ;On riait aux sermons‖ de l'abbé Ravignan ;Plus de pur-sang piaffant‖ aux portes des donzelles ;L'hydre de l'anarchie‖ apparaissait aux bellesSous la forme effroyable‖ et triste d'un chevalDe fiacre les traînant‖ pour trente sous au bal.La désolation‖ était sur Babylone.Mais tu surgis, bras fort ;‖ tu te dresses, colonne ;Tout renaît, tout revit,‖ tout est sauvé. Pour lorsLes figurantes vont‖ récolter des mylords ;Tous sont contents, soudards,‖ francs viveurs, gent dévote ;Tous chantent, monseigneur‖ l'archevêque, et Javotte.
Allons ! congratulons,‖ triomphons, partageons !Les vieux partis, coiffés‖ en ailes de pigeons,Vont s'inscrire, adorant‖ Mandrin chez son concierge.Falstaff allume un punch,‖ Tartufe brûle un cierge.Vers l'Élysée en joie,‖ où sonne le tambour,Tous se hâtent ; Parieu,‖ Montalembert, Sibour,Rouher, cette catin,‖ Troplong, cette servante ;Grecs, juifs, quiconque a mis‖ sa conscience en vente ;Quiconque vole et ment‖ cum privilegio ;L'homme du bénitier,‖ l'homme de l'agio ;Quiconque est méprisable‖ et désire être infâme ;Quiconque, se jugeant‖ dans le fond de son âme,Se sent assez forçat‖ pour être sénateur.Myrmidon de César‖ admire la hauteur.Lui, fait la roue et trône‖ au centre de la fête.— Eh bien, messieurs, la chose‖ est-elle un peu bien faite ?Qu'en pense Papavoine‖ et qu'en dit Loyola ?Maintenant nous ferons‖ voter ces drôles-là.Partout en lettres d'or‖ nous écrirons le chiffre. —Gai ! tapez sur la caisse‖ et soufflez dans le fifre ;Braillez vos Salvum fac,‖ messeigneurs ; en avantDes églises, abri‖ profond du Dieu vivant,On dressera des mâts‖ avec des oriflammes ;Victoire ! venez voir‖ les cadavres, mesdames.
V
Où sont-ils ? Sur les quais,‖ dans les cours, sous les ponts ;Dans l'égout, dont Maupas‖ fait lever les tampons,Dans la fosse commune‖ affreusement accrue,Sur le trottoir, au coin‖ des portes, dans la rue,Pêle-mêle entassés,‖ partout ; dans les fourgonsQue vers la nuit tombante‖ escortent les dragons,Convoi hideux qui vient‖ du Champ-de-Mars, et passe,Et dont Paris tremblant‖ s'entretient à voix basse.Ô vieux mont des martyrs,‖ hélas ! garde ton nom !Les morts sabrés, hachés,‖ broyés par le canon,
Dans ce champ que la tombe‖ emplit de son mystère,Étaient ensevelis‖ la tête hors de terre.Cet homme les avait‖ lui-même ainsi placés,Et n'avait pas eu peur‖ de tous ces fronts glacés.Ils étaient là, sanglants,‖ froids, la bouche entrouverte,La face vers le ciel,‖ blêmes dans l'herbe verte,Effroyables à voir‖ dans leur tranquillité,Éventrés, balafrés,‖ le visage fouettéPar la ronce qui tremble‖ au vent du crépuscule,Tous, l'homme du faubourg‖ qui jamais ne recule.Le riche à la main blanche‖ et le pauvre au bras fort,La mère qui semblait‖ montrer son enfant mort,Cheveux blancs, tête blonde,‖ au milieu des squelettes,La belle jeune fille‖ aux lèvres violettes,Côte à côte rangés‖ dans l'ombre au pied des ifs,Livides, stupéfaits,‖ immobiles, pensifs,Spectres du même crime‖ et des mêmes désastres,De leur œil fixe et vide‖ ils regardaient les astres.Dès l'aube, on s'en venait‖ chercher dans ce gazonL'absent qui n'était pas‖ rentré dans la maison ;Le peuple contemplait‖ ces têtes effarées ;La nuit, qui de décembre‖ abrège les soirées,Pudique, les couvrait‖ du moins de son linceul.Le soir, le vieux gardien‖ des tombes, resté seul,Hâtait le pas parmi‖ les pierres sépulcrales,Frémissant d'entrevoir‖ toutes ces faces pâles ;Et, tandis qu'on pleurait‖ dans les maisons en deuil,L'âpre bise soufflait‖ sur ces fronts sans cercueil,L'ombre froide emplissait‖ l'enclos aux murs funèbresÔ morts, que disiez-vous‖ à Dieu dans ces ténèbres ?
On eût dit en voyant‖ ces morts mystérieuxLe cou hors de la terre‖ et le regard aux cieux,Que dans le cimetière‖ où le cyprès frissonne,Entendant le clairon‖ du jugement qui sonne,Tous ces assassinés‖ s'éveillaient brusquement,Qu'ils voyaient, Bonaparte,‖ au seuil du firmament,Amener devant Dieu‖ ton âme horrible et fausse,Et que, pour témoigner,‖ ils sortaient de leur fosse.Montmartre ! enclos fatal !‖ quand vient le soir obscurAujourd'hui le passant‖ évite encor ce mur.
VI
Un mois après, cet homme‖ allait à Notre-Dame.
Il entra le front haut ;‖ la myrrhe et le cinnameBrûlaient : les tours vibraient‖ sous le bourdon sonnant ;L'archevêque était là,‖ de gloire rayonnant ;Sa chape avait été‖ taillée en un suaire ;Sur une croix dressée‖ au fond du sanctuaireJésus avait été‖ cloué pour qu'il restât.Cet infâme apportait‖ à Dieu son attentat.Comme un loup qui se lèche‖ après qu'il vient de mordreCaressant sa moustache,‖ il dit : — J'ai sauvé l'ordre !Anges, recevez-moi‖ dans votre légion !J'ai sauvé la famille‖ et la religion !Et dans son œil féroce‖ où Satan se contemple,On vit luire une larme…‖ — Ô colonnes du temple !Abîmes qu'à Patmos‖ vit s'entrouvrir saint Jean.Cieux qui vîtes Néron,‖ soleil qui vit Séjan,Vents qui jadis meniez‖ Tibère vers Caprée,Et poussiez sur les flots‖ sa galère dorée,Ô souffles de l'aurore‖ et du septentrion,Dites si l'assassin‖ dépasse l'histrion !
VII
Toi qui bats de ton flux fidèleLa roche où j'ai ployé mon aile,Vaincu, mais non pas abattuGouffre où l'air joue, où l'esquif sombre,Pourquoi me parles-tu dans l'ombre ?Ô sombre mer, que me veux-tu ?
Tu n'y peux rien ! Ronge tes digues,Épands l'onde que tu prodigues,Laisse-moi souffrir et rêver ;Toutes les eaux de ton abîme,Hélas ! passeraient sur ce crime,Ô vaste mer, sans le laver !
Je comprends, tu veux m'en distraire ;Tu me dis : — Calme-toi, mon frère,Calme-toi, penseur orageux !Mais toi-même alors, mer profonde,Calme ton flot puissant qui gronde,Toujours amer, jamais fangeux !
Tu crois en ton pouvoir suprême,Toi qu'on admire, toi qu'on aime,Toi qui ressembles au destin,Toi que les cieux ont azurée,Toi qui, dans ton onde sacrée,Laves l'étoile du matin !
Tu me dis : — Viens, contemple, oublie !Tu me montres le mât qui plie,Les blocs verdis, les caps croulants,L'écume au loin, dans les décombres,S'abattant sur les rochers sombresComme une troupe d'oiseaux blancs ;
La pêcheuse aux pieds nus qui chante,L'eau bleue où fuit la nef penchante,Le marin, rude laboureur,Les hautes vagues en démence ;Tu me montres ta grâce immenseMêlée à ton immense horreur ;
Tu me dis : — Donne-moi ton âme ;Proscrit, éteins en moi ta flamme,Marcheur, jette aux flots ton bâton ;Tourne vers moi ta vue ingrate. —Tu me dis : — J'endormais Socrate ! —Tu me dis : — J'ai calmé Caton !
Non ! respecte l'âpre pensée,L'âme du juste courroucée,L'esprit qui songe aux noirs forfaits !Parle aux vieux rochers, tes conquêtes,Et laisse en repos mes tempêtes !D'ailleurs, mer sombre, je te hais !
Ô mer ! n'est-ce pas toi, servante !Qui traînes sur ton eau mouvante,Parmi les vents et les écueils,Vers Cayenne aux fosses profondes,Ces noirs pontons qui sur tes ondesPassent comme de grands cercueils !
N'est-ce pas toi qui les emportesVers le sépulcre ouvrant ses portes,Tous nos martyrs au front serein,Dans la cale où manque la paille,Où les canons pleins de mitraille,Béants, passent leur cou d'airain !
Et s'ils pleurent, si les torturesFont fléchir ces hautes natures,N'est-ce pas toi, gouffre exécré,Qui te mêles à leur supplice,Et qui, de ta rumeur complice,Couvres leur cri désespéré !
VIII
Voilà ce qu'on a vu !‖ l'histoire le raconte,Et lorsqu'elle a fini‖ pleure, rouge de honte…
Quand se réveillera‖ la grande nation,Quand viendra le moment‖ de l'expiation,Glaive des jours sanglants,‖ oh ! ne sors pas de l'ombre !Non ! non ! il n'est pas vrai‖ qu'en plus d'une âme sombre,Pour châtier ce traître‖ et cet homme de nuit,À cette heure, ô douleur !‖ ta nécessité luit !Souvenirs où l'esprit‖ grave et pensif s'arrête.Gendarmes, sabre nu,‖ conduisant la charrette,Roulements des tambours,‖ peuple criant : frappons !Foule encombrant les toits,‖ les seuils, les quais, les ponts,Grèves des temps passés,‖ mornes places publiquesOù l'on entrevoyait‖ des triangles obliques,Oh ! ne revenez pas,‖ lugubres visions !Ciel ! nous allions en paix‖ devant nous, nous faisionsChacun notre travail‖ dans le siècle où nous sommes,Le poète chantait‖ l'œuvre immense des hommes,La tribune parlait‖ avec sa grande voix,On brisait échafauds,‖ trônes, carcans, pavois,Chaque jour décroissaient‖ la haine et la souffrance,Le genre humain suivait‖ le progrès saint, la FranceMarchait devant avec‖ sa flamme sur le front,Ces hommes sont venus !‖ Lui, ce vivant affront,Lui, ce bandit qu'on lave‖ avec l'huile du sacre !Ils sont venus, portant‖ le deuil et le massacre,Le meurtre, les linceuls,‖ le fer, le sang, le feu ;Ils ont semé cela‖ sur l'avenir, grand Dieu !
Et maintenant, pitié,‖ voici que tu tressaillesÀ ces mots effrayants :‖ vengeance ! représailles !
Et moi, proscrit qui saigne‖ aux ronces des chemins,Triste, je rêve et j'ai‖ mon front dans mes deux mains,Et je sens, par instants,‖ d'une aile hérisséeDans les jours qui viendront‖ s'enfoncer ma pensée !Géante aux chastes yeux,‖ à l'ardente action,Que jamais on ne voie,‖ ô Révolution,Devant ton fier visage‖ où la colère brille,L'Humanité, tremblante‖ et te criant : ma fille !Et couvrant de son corps‖ même les scélérats,Se traîner à tes pieds‖ en se tordant les bras !Ah ! tu respecteras‖ cette douleur amère,Et tu t'arrêteras,‖ vierge, devant la mère !
Ô travailleur robuste,‖ ouvrier demi-nu,Moissonneur envoyé‖ par Dieu même, et venuPour faucher en un jour‖ dix siècles de misère,Sans peur, sans pitié, vrai,‖ formidable et sincère,Égal par la stature‖ au colosse romain,Toi qui vainquis l'Europe‖ et qui pris dans ta mainLes rois, et les brisas‖ les uns contre les autres,Né pour clore les temps‖ d'où sortirent les nôtres,Toi qui par la terreur‖ sauvas la liberté,Toi qui portes ce nom‖ sombre : Nécessité,Dans l'histoire où tu luis‖ comme en une fournaise,Reste seul à jamais,‖ Titan quatre-vingt-treize !Rien d'aussi grand que toi‖ ne viendrait après toi.
D'ailleurs, né d'un régime‖ où dominait l'effroi,Ton éducation‖ sur ta tête affranchiePesait, et malgré toi,‖ fils de la monarchie,Nourri d'enseignements‖ et d'exemples mauvais,Comme elle tu versas‖ le sang ; tu ne savaisQue ce qu'elle t'avait‖ appris : Le mal, la peine,La loi de mort mêlée‖ avec la loi de haine ;Et jetant bas tyrans,‖ parlements, rois, Capets,Tu te levais contre eux‖ et comme eux tu frappais.
Nous, grâce à toi, géant‖ qui gagnas notre cause,Fils de la liberté,‖ nous savons autre chose.Ce que la France veut‖ pour toujours désormais,C'est l'amour rayonnant‖ sur ses calmes sommets,La loi sainte du Christ,‖ la fraternité pure.Ce grand mot est écrit‖ dans toute la nature :Aimez-vous ! aimez-vous !‖ — Soyons frères ; ayonsL'œil fixé sur l'Idée,‖ ange aux divins rayons.L'Idée à qui tout cède‖ et qui toujours éclaireProuve sa sainteté‖ même dans sa colère,Elle laisse toujours‖ les principes debout.Être vainqueurs, c'est peu,‖ mais rester grands, c'est tout.Quand nous tiendrons ce traître,‖ abject, frissonnant, blême,Affirmons le progrès‖ dans le châtiment même ;La honte, et non la mort.‖ — Peuples, couvrons d'oubliL'affreux passé des rois,‖ pour toujours aboli,Supplices, couperets,‖ billots, gibets, tortures !Hâtons l'heure promise‖ aux nations futuresOù, calme et souriant‖ aux bons, même aux ingrats,La Concorde, serrant‖ les hommes dans ses bras,Penchera sur nous tous‖ sa tête vénérable !Oh ! qu'il ne soit pas dit‖ que, pour ce misérable,Le monde en son chemin‖ sublime a reculé !Que Jésus et Voltaire‖ auront en vain parlé !Qu'il n'est pas vrai qu'après‖ tant d'effort et de peine,Notre époque ait enfin‖ sacré la vie humaine,Hélas ! et qu'il suffit‖ d'un moment indignéPour perdre le trésor‖ par les siècles gagné !On peut être sévère‖ et de sang économe.Oh ! qu'il ne soit pas dit‖ qu'à cause de cet homme,La guillotine au noir‖ panier, qu'avec dégoûtFévrier avait prise‖ et jetée à l'égout,S'est réveillée avec‖ les bourreaux dans leurs bouges,A ressaisi sa hache‖ entre ses deux bras rouges,Et, dressant son poteau‖ dans les tombes scellé,Sinistre, a reparu‖ sous le ciel étoilé !
IX
Toi qu'aimait Juvénal,‖ gonflé de lave ardente,Toi dont la clarté luit‖ dans l'œil fixe de Dante,Muse Indignation !‖ Viens, dressons maintenant,Dressons sur cet empire‖ heureux et rayonnant,Et sur cette victoire‖ au tonnerre échappée,Assez de piloris‖ pour faire une épopée !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 166[aa] 11[abab] 11[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (332 de 12, 66 de 8, 22 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a pensée / glacée féminine, classiqueb escrocs / crocs masculine, classiquec aboie / proie féminine, classiqued noir / manoir masculine, classiquee cernes / casernes féminine, classiquef fureur / empereur masculine, classiqueg oblique / République féminine, classiqueh briller / oreiller masculine, classiquea hordes / cordes féminine, classiqueb forçats / Mazas masculine, classiquec sabre / Calabre féminine, classiqued limon / démon masculine, classiquee forge / égorge féminine, classiquef prostitués / tuez masculine, classiqueg aille / canaille féminine, classiqueh roi / loi masculine, classiquei rivières / civières féminine, classiquej pluvieux / vieux masculine, classiquek femme / infâme féminine, classiquel talons / Allons masculine, classiquem vengeance / l'intelligence féminine, classiquen nouveaux / chevaux masculine, classiqueo l'efface / face féminine, classiquea l'horreur / empereur masculine, classiqueb barricades / arcades féminine, classiquec rayonner / sonner masculine, classiqued poches / sacoches féminine, classiquee bronché / marché masculine, classiquef décombres / sombres féminine, classiqueg obscur / mur masculine, classiqueh humaine / amène féminine, classiquei enfants / triomphants masculine, classiquej renverse / traverse féminine, classiquek présent / sang masculine, non classiquel mares / simarres féminine, classiquem caillot / Veuillot masculine, classiquen férules / curules féminine, classiqueo cœur / vainqueur masculine, classiquep intègres / allègres féminine, classiqueq très-bien / rien masculine, classiquer morte / porte féminine, classiques Hosanna / donna masculine, classiquet filles / chevilles féminine, classiqueu tout-puissant / sang masculine, non classiquea armées / renommées féminine, classiqueb surhumain / main masculine, classiquea tempêtes / têtes féminine, classiqueb l'Aquilon / talon masculine, classiquea espérance / France féminine, classiqueb Moscou / cou masculine, classiquea concorde / corde féminine, classiqueb sacré / l'étranglerai masculine, classiquea l'histoire / gloire féminine, équivalenteb intelligent / d'argent masculine, classiquea tapage / page féminine, classiqueb berceau / verso masculine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb loi / moi masculine, classiquea serre / anniversaire féminine, classiqueb haut / faut masculine, classiquea monte / honte féminine, classiqueb yeux / glorieux masculine, classiquea ennemie / endormie féminine, classiqueb meurtriers / lauriers masculine, classiquea terne / lanterne féminine, classiqueb pâlis / d'Austerlitz masculine, classiquea parusses / russes féminine, classiqueb l'ennui / d'aujourd'hui masculine, classiquec éclate / plate féminine, classiqued journaux / confessionnaux masculine, classiquee naturelle / grêle féminine, classiquef Magnan / Ravignan masculine, classiqueg donzelles / belles féminine, classiqueh cheval / bal masculine, classiquei Babylone / colonne féminine, classiquej lors / mylords masculine, classiquek dévote / Javotte féminine, classiquea partageons / pigeons masculine, classiqueb concierge / cierge féminine, classiquec tambour / Sibour masculine, classiqued servante / vente féminine, classiquee privilegio / l'agio masculine, classiquef infâme / âme féminine, classiqueg sénateur / hauteur masculine, classiqueh fête / faite féminine, classiquei Loyola / drôles-là masculine, classiquej chiffre / fifre féminine, classiquek avant / vivant masculine, classiquel oriflammes / mesdames féminine, classiquea ponts / tampons masculine, classiqueb accrue / rue féminine, classiquec fourgons / dragons masculine, classiqued passe / basse féminine, classiquee nom / canon masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb placés / glacés masculine, classiquec entrouverte / verte féminine, classiqued tranquillité / fouetté masculine, classiquee crépuscule / recule féminine, classiquef fort / mort masculine, classiqueg squelettes / violettes féminine, classiqueh ifs / pensifs masculine, classiquei désastres / astres féminine, classiquej gazon / maison masculine, classiquek effarées / soirées féminine, classiquel linceul / seul masculine, classiquem sépulcrales / pâles féminine, classiquen deuil / cercueil masculine, classiqueo funèbres / ténèbres féminine, classiquea mystérieux / cieux masculine, classiqueb frissonne / sonne féminine, classiquec brusquement / firmament masculine, classiqued fausse / fosse féminine, classiquea Notre-Dame / cinname féminine, classiqueb sonnant / rayonnant masculine, classiquec suaire / sanctuaire féminine, classiqued restât / attentat masculine, classiquee mordre / l'ordre féminine, classiquef légion / religion masculine, classiqueg contemple / temple féminine, classiqueh Jean / Séjan masculine, classiquei Caprée / dorée féminine, classiquej septentrion / l'histrion masculine, classiquea fidèle / aile féminine, classiqueb abattu / veux-tu masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classiquea digues / prodigues féminine, classiqueb rêver / laver masculine, classiquec abîme / crime féminine, classiquea distraire / frère féminine, classiqueb orageux / fangeux masculine, classiquec profonde / gronde féminine, classiquea suprême / aime féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquec azurée / sacrée féminine, classiquea oublie / plie féminine, classiqueb croulants / blancs masculine, classiquea chante / penchante féminine, classiqueb laboureur / horreur masculine, classiquec démence / immense féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb bâton / Caton masculine, classiquec ingrate / Socrate féminine, classiquea pensée / courroucée féminine, classiqueb forfaits / hais masculine, classiquec conquêtes / tempêtes féminine, classiquea servante / mouvante féminine, classiqueb écueils / cercueils masculine, classiquec profondes / ondes féminine, classiquea emportes / portes féminine, classiqueb serein / d'airain masculine, classiquec paille / mitraille féminine, classiquea tortures / natures féminine, classiqueb exécré / désespéré masculine, classiquec supplice / complice féminine, classiquea raconte / honte féminine, classiquea nation / l'expiation masculine, classiqueb l'ombre / sombre féminine, classiquec nuit / luit masculine, classiqued s'arrête / charrette féminine, classiquee frappons / ponts masculine, classiquef publiques / obliques féminine, classiqueg visions / faisions masculine, classiqueh sommes / hommes féminine, classiquei voix / pavois masculine, classiquej souffrance / France féminine, classiquek front / affront masculine, classiquel sacre / massacre féminine, classiquem feu / Dieu masculine, classiquea tressailles / représailles féminine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb hérissée / pensée féminine, classiquec action / Révolution masculine, classiqued brille / fille féminine, classiquee scélérats / bras masculine, classiquef amère / mère féminine, classiquea demi-nu / venu masculine, classiqueb misère / sincère féminine, classiquec romain / main masculine, classiqued autres / nôtres féminine, classiquee liberté / Nécessité masculine, classiquef fournaise / quatre-vingt-treize féminine, classiqueg toi / l'effroi masculine, classiqueb affranchie / monarchie féminine, classiquec mauvais / savais masculine, classiqued peine / haine féminine, classiquee Capets / frappais masculine, classiquea cause / chose féminine, classiqueb désormais / sommets masculine, classiquec pure / nature féminine, classiqued ayons / rayons masculine, classiquee éclaire / colère féminine, classiquef debout / tout masculine, classiqueg blême / même féminine, classiqueh d'oubli / aboli masculine, classiquei tortures / futures féminine, classiquej ingrats / bras masculine, classiquek vénérable / misérable féminine, classiquel reculé / parlé masculine, classiquem peine / humaine féminine, classiquen indigné / gagné masculine, classiqueo économe / homme féminine, classiquep dégoût / l'égout masculine, classiqueq bouges / rouges féminine, classiquer scellé / étoilé masculine, classiquea ardente / Dante féminine, classiqueb maintenant / rayonnant masculine, classiquec échappée / épopée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
420 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources