Châtiments, 1853· Livre premier La société est sauvée
XI. « Oh ! je sais qu'ils feront des mensonges sans nombre »
I
Oh ! je sais qu'ils feront‖ des mensonges sans nombrePour s'évader des mains‖ de la Vérité sombre ;Qu'ils nieront, qu'ils diront :‖ ce n'est pas moi, c'est lui !Mais, n'est-il pas vrai, Dante,‖ Eschyle, et vous, prophètes ?Jamais, du poignet des poètes,Jamais, pris au collet,‖ les malfaiteurs n'ont fui.J'ai fermé sur ceux-ci‖ mon livre expiatoire ;J'ai mis des verrous à l'histoire ;L'histoire est un bagne aujourd'hui.
Le poète n'est plus‖ l'esprit qui rêve et prie ;Il a la grosse clef‖ de la conciergerie.Quand ils entrent au greffe,‖ où pend leur chaîne au clou,On regarde le prince‖ aux poches comme un drôle,Et les empereurs à l'épaule ;Macbeth est un escroc,‖ César est un filou.Vous gardez des forçats,‖ ô mes strophes ailées !Les Calliopes étoiléesTiennent des registres d'écrou.
II
Ô peuples douloureux,‖ il faut bien qu'on vous venge !Les rhéteurs froids m'ont dit :‖ le poète, c'est l'ange ;Il plane, ignorant Fould,‖ Magnan, Morny, Maupas ;Il contemple la nuit‖ sereine avec délices…Non, tant que vous serez complicesDe ces crimes hideux‖ que je suis pas à pas,Tant que vous couvrirez‖ ces brigands de vos voiles,Cieux azurés, soleils, étoiles,Je ne vous regarderai pas !
Tant qu'un gueux forcera‖ les bouches à se taire,Tant que la liberté‖ sera couchée à terreComme une femme morte‖ et qu'on vient de noyer,Tant que dans les pontons‖ on entendra des râles,J'aurai des clartés sépulcralesPour tous ces fronts abjects‖ qu'un bandit fait ployer.Je crierai : lève-toi,‖ peuple ! ciel, tonne et gronde !La France, dans sa nuit profonde,Verra ma torche flamboyer !
III
Ces coquins vils qui font‖ de la France une Chine,On entendra mon fouet‖ claquer sur leur échine.Ils chantent : Te Deum,‖ je crierai : Memento !Je fouaillerai les gens,‖ les faits, les noms, les titres,Porte-sabres et porte-mitres ;Je les tiens dans mon vers‖ comme dans un étau.On verra choir surplis,‖ épaulettes, bréviaires,Et César, sous mes étrivières,Se sauver, troussant son manteau !
Et les champs, et les prés,‖ le lac, la fleur, la plaine,Les nuages, pareils‖ à des flocons de laine,L'eau qui fait frissonner‖ l'algue et les goémons,Et l'énorme Océan,‖ hydre aux écailles vertes,Les forêts de rumeurs couvertes,Le phare sur les flots,‖ l'étoile sur les monts,Me reconnaîtront bien‖ et diront à voix basse :C'est un esprit vengeur qui passe,Chassant devant lui les démons !
Jersey. Novembre 1852.
Versification
- Forme
- 6 neuvains (neuvains)
- Rimes
- 6(aabccbddb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (36 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 6 neuvains
- Mots à la rime
- a nombre / sombre féminine, classiqueb lui / fui / aujourd'hui masculine, classiquec prophètes / poètes féminine, classiqued expiatoire / l'histoire féminine, classiquea prie / conciergerie féminine, classiqueb clou / filou / d'écrou masculine, classiquec drôle / l'épaule féminine, classiqued ailées / étoilées féminine, classiquea venge / l'ange féminine, classiqueb Maupas / pas masculine, classiquec délices / complices féminine, classiqued voiles / étoiles féminine, classiquea taire / terre féminine, classiqueb noyer / ployer / flamboyer masculine, classiquec râles / sépulcrales féminine, classiqued gronde / profonde féminine, classiquea Chine / échine féminine, classiqueb Memento / étau / manteau masculine, classiquec titres / porte-mitres féminine, classiqued bréviaires / étrivières féminine, classiquea plaine / laine féminine, classiqueb goémons / monts / démons masculine, classiquec vertes / couvertes féminine, classiqued basse / passe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources